La discipline

_Un entrepreneur paie toujours ses dettes_

L’un des premiers critères sur lesquels nous recrutons ou éliminons les projets accompagnés dans notre programme à CUBE, c’est la discipline, qui est intimement liée à la capacité d’exécution. Cette aptitude ou plutôt l’absence de cette aptitude élimine plus de plus 70% des jeunes qui demandent à se faire accompagner dans notre programme d’accompagnement PRIME https://www.saeicube.com/programmes. Nous recrutons en moyenne trente (30) projets en début d’année pour ne retenir que trois (03) en fin d’année. La plupart des projets sélectionnés en début d’année sur plus d’une centaine d’inscrits sont de superbes projets, innovants, intéressants, fascinants. Des projets qui te font dire : « Pourquoi je n’y ai jamais pensé ».

Puis vient l’étape où tu dois transformer les projets en entreprise et qui dit entreprise dit plan et qui dit plan dit rigueur, discipline et exécution. Et c’est là où les deux tiers partent.

La discipline est beaucoup liée à l’expression d’un devoir à accomplir, même si parfois cela doit aller à l’encontre de ses propres ambitions, le devoir passe avant et va au-delà de l’intérêt personnel.

S’il y a une série qui a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps, c’est bien Game of Thrones qui soit dit en passant est aussi une série pour entrepreneur, où on en apprend beaucoup sur les stratégies de conquête, d’acquisition, d’investissement, de retour d’échec, sur les plans foireux, sur des alliances improbables et d’autres choses. Bon la fin a été une vraie arnaque, cela n’empêche, cette série est sublime.

Personnellement, ce qui m’a marqué dans Game of Thrones est lié à mon personnage préféré : Tyrion Lannister. Je ne sais plus à quel épisode je l’ai entendu dire la première fois, mais ce fut à cet instant que j’ai eu envie de suivre cette série. Il a dit : « Un Lannister paie toujours ses dettes ». Ce fut aussi simple mais très fort. Si tous les entrepreneurs pouvaient avoir ce code de conduite, ils connaîtront une réussite incroyable. Il est clair qu’à certains moments, et si ce n’était pas une fiction, il devrait être difficile à Tyrion de toujours respecter la parole donnée, mais non seulement il a donné sa parole d’homme, mais également c’est l’honneur de toute leur maison qui est en jeu. Et par discipline il doit obéir à ce code de conduite.

Plusieurs des entrepreneurs que j’ai eu à rencontrer ont de bons projets, des possibilités d’évolution, des opportunités qui peuvent leur être offertes, malheureusement très peu ont une règle de conduite et même si certains en ont, ce n’est pour eux que des mots et ils ne sont même pas capables de respecter leur propre règle, jusqu’à respecter des codes de conduite d’autrui.

J’ai vu ainsi des projets, des deals, des opportunités, tomber à l’eau parce que l’entrepreneur n’était pas à même d’avoir une conduite respectable. Le respect qui attire la confiance. Le respect envers les autres et envers soi-même.

Les bases de la discipline naissent d’abord dans la mise en place d’un code de conduite ou de règles qu’on s’impose et ensuite de la volonté de les respecter quoi qu’il arrive. Parfois il n’est nul besoin d’aller si loin, il suffit de respecter un accord signé, même verbalement et cela commence par des choses à priori insignifiantes : être à l’heure à un rendez-vous, rendre un rapport à temps, exécuter un travail au bon moment, rembourser une dette au temps convenu quelque soit ce qui arrive… ne pas chercher et trouver des raisons pour éviter de faire ce pour quoi on a donné sa parole. Et cela concerne également la vie personnelle de l’entrepreneur. Il y a des choses à faire quand on est entrepreneur et pour ce faire aucun besoin d’être dans un incubateur ou suivre une formation pour savoir que cela doit être fait.

Plusieurs jeunes entrepreneurs croient que ce sont les ressources qui feront d’eux des entrepreneurs en réussite. C’est comme croire que ce sont les armes qui font d’une armée un corps à craindre. En réalité une armée n’est à craindre que quand il y a une discipline complète du haut jusqu’à la base. Le jour où la discipline n’est plus respectée, que ce soit pour une bonne ou une mauvaise raison, c’est le début des problèmes.

Et comme il est écrit dans le Préambule au Service intérieur des armées « La discipline fait la force principale des armées ».

Un entrepreneur qui se respecte doit donc se demander : quel est mon code de conduite ? Comment dois-je faire pour que les partenaires et les clients et tout mon environnement me respectent et me donnent leur confiance et la maintiennent ? C’est ainsi qu’il posera les bases d’une pyramide millénaire.

La discipline c’est aussi comprendre que chaque domaine a ses obligations, ses codes de conduite et dès le moment où vous décidez de faire une activité dans ce domaine, c’est que vous vous engagez déjà à respecter les règles établies sans même les avoir lu.

« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a.» Matthieu 13 : 12

Notre système éducatif peut encore tolérer les moyens, voire les mauvais, idem pour le système professionnel étatique. Mais l’entrepreneuriat rejette systématiquement les moyens et les faibles. Il n’y a pas de place pour eux. En entrepreneuriat les ressources vont encore et encore à celui qui est le meilleur, car tout le monde veut voir de la réussite et non de la stagnation. Et ce n’est même pas une question d’intelligence. Il s’agit simplement d’une question de confiance véritable et il n’y a rien qui attire plus le respect des partenaires que la discipline avec laquelle vous vous consacrez à faire ce qui doit être fait. Ajoutez à cela de la passion et aucune porte ne pourra être fermée devant vous.

C’est le manque de discipline, et non d’idées géniales, qui fait que certains sont demeurés petit jusqu’à leur mort, tandis que d’autres ont dû se sacrifier au travail, à des règles de vie sévères afin d’atteindre leurs objectifs.

Une idée de projet a un temps limité pour se concrétiser, sinon elle sera bientôt dépassée par de nouvelles approches. Ceux qui détiennent les marchés et continuent à gagner ne sont pas demeurés leaders parce qu’ils ont des idées brillantes chaque seconde, mais parce qu’ils ont la discipline de faire le travail à faire, de se tuer à la tâche le temps qu’il faut demeurer les meilleurs.

Nous avons eu des projets à CUBE qui étaient excellents, mais parce qu’ils refusaient de rendre des rapports à temps, de réaliser les prototypes dans les temps impartis, d’aller sur le terrain rencontrer des partenaires et clients, de travailler dix-huit heures par jour, voire plus, de payer les dettes à temps… parce que leurs promoteurs croyaient avoir toute la liberté de faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent, les projets ont été d’épouvantables échecs.Ce serait difficile de décrire exactement le contenu de cette discipline, chaque projet ayant ses devoirs qui doivent être accomplis. Et qui dit devoir dit être tenu de faire une chose par une loi, l’honneur, une morale, une obligation, une contrainte qu’on s’impose ou qui est imposée par le projet qu’on a décidé de lancer.

Etre le meilleur en tant qu’entrepreneur n’est pas, en réalité, un choix, c’est une nécessité et cela demande une discipline de tous les instants pour demeurer le meilleur et continuer à croître. Puis vient l’habitude et cette discipline devient une manière de vivre, une culture d’entreprise, de votre entreprise, et alors vous commencez à attirer les meilleurs, une équipe qui vous rejoint pour votre discipline et votre devise visible de loin, sans que vous n’ayez à le clamer.

Si vous n’avez pas de discipline, vous accumulez les dettes, dette de temps, de parole non tenue, de non éxécution, dettes d’argent et cetera et un jour quelqu’un ou une situation vous dira : « Le délai accordé est écoulé, veuillez rembourser votre dette ».

Extraits de « LES 11 COMMANDEMENTS » de Urbain AMOUSSOU

Une journée parfaite – Urbain AMOUSSOU

Une Journée (2)

Une journée parfaite

Ce matin quand je me suis réveillée, je savais que ce serait une journée pourrie. J’aurais bien aimé rester sous les draps et faire comme si toute cette énergie négative dans l’air ne me concernait pas, mais ça aussi je ne pouvais pas.

En fait pour vous dire la vérité, l’obscurité venait de moi. Normal, j’allais me faire virer de mon boulot. Tout le monde le savait, sauf peut-être le jour.

Dehors le soleil souriait, les oiseaux gazouillaient et une fraîche brise apportait les rumeurs de la mer. Mais la tristesse étreignait mon cœur et je me sentais perdue.

Il y a des jours ainsi où tu as l’impression que même la nature se moque de toi. J’eus beau appuyer de toutes mes dents jaunies sur le bulbe de la dentifrice rien ne sortit. Les fils de la brosse partaient dans tous les sens, comme s’ils riaient.

Puis quand le savon tomba sur le carreau sale de la salle de bain, ma foi en cette journée fut comble. Il y a un adage qui dit que lorsque vous vous lavez avec votre partenaire et qu’il fait tomber le savon, il ne faut jamais se baisser pour le prendre. Vous risquez de vous faire …

Je décidai donc de faire un pied de nez à la vie et je me frottai juste avec l’éponge mouillée à l’eau, en priant pour mes péchés.

Ma convocation était à 08h30. Il était déjà 07h55. Arriver à une séance disciplinaire en retard, serait-ce considéré comme un affront ou juste un dernier baroud d’honneur ?

Ma voiture hésita puis tonna. Les agents des services d’essence sont toujours étonnés quand je leur dis que c’était un moteur à essence. Tous, en l’écoutant, sont convaincus qu’elle devrait rouler au gazoil. Un peu comme moi. Je méritais mieux et tout le monde le savait.

Comment expliquer à mes patrons que l’état cahoteux de la route, les feux tricolores, les jeunes vendeurs de Pectol… étaient l’une des raisons de mes retards ?

Quelques légers embouteillages après, j’arrivais au boulot. 08h26. Je sortis de la voiture et ce fut à cet instant que je le remarquai. Un petit garçon, il avait croisé les bras sur la tête. 4-5 ans. Il me regarda, rien d’autre, pourtant ce regard me toucha tant et si bien que j’en oubliai ma convocation.

Il avait une plaie au pied qu’il avait bandée avec du plastique. Il m’expliqua qu’il dormait sur un chantier et l’échelle sur laquelle il dormait, un clou, qui y rouillait au calme, lui avait transpercé le pied.

Ses lèvres étaient gercées. J’eus envie de l’amener à l’hôpital, mais je me rappelai de mon rendez-vous, pour me faire virer.

Je mis la main à la poche et sortis quelques pièces et un billet de 2000f. Pour dire vrai c’étaient mes derniers sous.

Vu son état, je ne pouvais lui donner les piécettes, alors je lui remis les 2000fcfa. Je lus la surprise sur son visage et il plia un genou en me disant merci. Un geste qu’avait l’habitude de faire une mes nièces, quand elle était encore un caneton.

Il fit demi-tour et je remarquai une mouche qui tournait autour de son pied. Juste là, en bas, là où le sale plastique transparent lui servait de bandages.

Je me précipitai à la réunion. Ils étaient déjà tous là, ceux que je ne contenterai jamais, même si je vendais mon âme pour eux.

Ils avaient raison sur tous les griefs portés à mon encontre. J’étais indisciplinée, incapable de suivre les ordres et de respecter la hiérarchie. J’étais incapable de comprendre la médiocratie et je ne faisais qu’à ma tête une fois que mon cœur me disait allons-y. Et étonnamment il le disait souvent ces derniers temps. Là tout suite, il me murmurait déjà « allons-y, lâche un merci et allons-y ». Il est poli mon cœur mais si sauvage.

J’étais loin d’être aussi intelligente, aussi dynamique, aussi respectueuse que la plupart des membres de mon équipe, mais quand il s’agissait de venir en aide aux autres, quand il s’agissait de faire parler son cœur j’étais toujours la première. Être une femme, réussir grâce à ses compétences, se faire respecter des autres et être indépendante – tout cela en même temps – ce n’était pas facile dans le milieu.

Je ne tentai pas de me défendre. Ils me déclarèrent inapte à effectuer les tâches qui m’étaient confiées. Je les en remerciai et leur exprimai ma compréhension.

J’avais une semaine pour vider mon bureau.

Tout au long de la réunion, je ne pensais qu’au petit garçon blessé. Je priais pour le revoir à la sortie. Il avait besoin de soins.

Malheureusement il n’était plus là. Cela me rendit triste.

Sur le chemin de retour, ma voiture eut une panne sèche.

Je la laissai là. Il me restait quelques pièces que je distribuerai aux jeunes, qui arrangeaient nuit et le goudron crevassé, aux enfants, qui vendaient du PECTOL aux feux tricolores ou à cette vieille qui y quémandait. Il me resterait encore de quoi prendre un petit café au lait quelque part… La vie est plutôt belle et je me sentais belle aussi, heureuse et libre … de tout … de rien.

Urbain AMOUSSOU

Le défi – Urbain AMOUSSOU

Le défi

« L’ambition est le chemin du succès. La persévérance est le véhicule dans lequel vous y arriverez. » Bill Bradley

Plusieurs personnes, qui n’ont jamais lancé un seul petit projet d’entreprise, eux-mêmes, croient qu’être entrepreneur suit généralement le schéma : trouver une idée le premier mois, créer son entreprise et lancer un produit ou service génial dans les trois mois qui suivent, gagner un peu d’argent à la fin du premier trimestre, puis gagner beaucoup plus d’argent dans le premier semestre, trouver de nouveaux marchés dans les deux à trois premières années, diffuser sa solution partout dans le monde dans les cinq années suivantes et finalement racheter d’autres entreprises et se faire des milliards et des milliards dans les dix années qui suivront.

Malheureusement, la réalité est beaucoup, beaucoup plus complexe ou parfois plus simple, c’est selon. En fait contrairement à ce qui leur est vendu, la majorité des jeunes entrepreneurs passera près trois ans à cinq ans ne serait-ce que pour trouver l’idée génératrice de revenus. Plusieurs tout au long de ces années chercheront un modèle d’affaires qui marchera avec leur idée, auront à faire des tests de marché et échoueront encore et encore, sans générer un seul franc, tandis qu’ils gaspilleront des sommes levées sur des concours ou auprès de différentes structures. Le pire c’est quand il s’agit de crédit à rembourser avec intérêt et qu’après les échecs, il faudra se trouver un emploi minable pour rembourser, avant de retourner à l’entrepreneuriat encore une fois. Tout ce qui leur permettra de tenir, c’est cette aura d’entrepreneur que les autres leur confèrent et ce goût de la liberté à nul autre pareil et qui ne vous quitte plus une fois que vous avez essayé.

Au cours de ces moments difficiles, économiquement, mentalement, socialement, politiquement (vous n’aurez plus aucun pouvoir ni sur les autres, ni sur voust-mêmes) et physiquement, qui sont aussi – bizarrement – des moments de lucidité parfaite (des périodes durant lesquelles vous savez plus que tout le monde que vous ne gagnez absolument rien du tout et que toutes vos économies partent par la fenêtre) il n’y a rien d’autre qui vous fait tenir, si ce n’est votre « statut » d’entrepreneur. Et qui dit statut, dit également que vous avez eu le courage de communiquer sur votre projet, qui n’est en ce moment qu’une vision et rien d’autre que cela. Dire que les entrepreneurs communiquent trop aujourd’hui et souvent pour du vent n’est pas faux, mais dire que c’est mauvais je n’en suis pas certain, c’est ce qui fait que plusieurs continuent de persévérer. Il est difficile après un coming-out pareil de retourner se cacher sans se battre.

Je connais aujourd’hui plusieurs qui se lancent dans l’entrepreneuriat en cachette, mais le taux d’abandon chez ces derniers est plus élevé que chez ceux qui déclarent haut et fort leur ambition devant tout le monde. Une fois que la terre et le ciel a appris que tu veuilles devenir entrepreneur, il devient difficile déormais de se cacher. C’est comme un défi lancé au monde entier et l’univers entier, et malgré les coups et recoups de l’univers vous tenez car pour une fois, ne serait-ce qu’un court instant, vous avez senti l’odeur de la liberté.

Ceux qui parlent de l’extérieur du système, qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit, ni investi un petit franc dans une entreprise personnelle, ou qui n’ont jamais connu cette solitude qu’est d’être entrepreneur, qui plus est en Afrique, ne peuvent pas toujours comprendre ce risque que constitue le fait de vouloir braquer l’univers et réclamer sa place sous le soleil.

Toutefois, changer et évoluer, vivre ses rêves en se lançant en entrepreneuriat, porte certes des germes de sommets incroyables, mais aussi et surtout des possibilités de chutes inimaginables, en plus forte probabilité, qui figent parfois même les plus hardis.

Ceux qui n’ont jamais entrepris, mais aussi de plus en plus de « jeunes » entrepreneurs, croient généralement qu’après un an, deux ans voire cinq ans, une entreprise « doit » être déjà rentable et générer des millions d’euros. Pourtant il leur suffirait d’étudier l’histoire de certains échecs et grandes réussites d’entreprises pour comprendre que les choses sont un tout petit peu plus complexes que cela.

De plus en plus d’états, de programmes d’entrepreneuriat, d’experts… demandent aux jeunes entrepreneurs africains, de créer des Google, des Facebook, des Apple africains, mais « totalement » à l’image de leurs grands frères « adorés », sans tenir compte des réalités locales, et parfois même sans tenir compte de ce que ces mastodontes ont dû traverser. Que ce soit Google, Facebook, Apple et d’autres grandes startups, non seulement ne sont-elles devenues rentables que bien après des années – au minimum cinq ans – mais en plus elles ont eu à bénéficier de levée de fonds et d’outils de communication et marketing qui n’existent même pas encore dans plusieurs écosystèmes africains.

Or en Afrique, il est demandé aux jeunes entrepreneurs de réaliser les mêmes prouesses, connaître les mêmes croissances, parfois avec juste cinq milles dollars pour ceux qui sont vraiment chanceux.

Et la presse d’aujourd’hui en Afrique ne fait pas les choses simples. Il suffit qu’un jeune sorte un peu la tête du lot, ou qu’il bidouille un petit logiciel et tout le monde se met à publier partout que l’on a trouvé le futur Steve Jobs ou que l’égal de Amancio Ortega et de Jeff Bezos vient de voir le jour, en Afrique.

Comme l’a si bien dit un analyste :

« Nous avons beaucoup trop de ‘‘grands jeunes entrepreneurs’’ (auto proclamés donneurs de conseils, coach, etc.) qui ont des chiffres d’affaires annuels que nos mamans qui n’ont jamais connu d’incubation ni de formation à l’entreprenariat font parfois quotidiennement. »

En réalité, à bien y réfléchir, nous ne cherchons tous qu’une seule chose, faire en sorte qu’au travers du potentiel que recèle l’entrepreneuriat, que les jeunes relèvent le défi que constitue aujourd’hui l’Afrique. En effet, tout le continent représente un énorme défi, ceci sur tous les plans, mais il faudrait commencer à leur dire la vérité. Il ne s’agit pas ici de décourager ceux qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat, mais juste leur faire comprendre que le défi à relever est si énorme que des ambitions branlantes, des feux de pailles ne suffiraient pas à déclencher un feu de brousse.

Changer les choses aujourd’hui, en Afrique, au travers de l’entrepreneuriat, constituera le plus grand braquage de toute l’histoire des derniers siècles.

Est-ce que ce sera une réussite globale, non pas quelques exceptions ? Je ne saurai le dire. Je suis juste certain d’une chose : l’une des solutions est l’entrepreuriat et il y aura des sacrifices, les pionniers y gagneront très peu, mais les années et générations à venir témoigneront de leurs efforts. J’y ai foi.

Au-delà de cette grande ambition, partagée de tous, le plus grand défi aujourd’hui serait de pouvoir enseigner la persévérance à toute une génération, le fait de demeurer en contact permanent avec cette ambition, afin de la voir se réaliser.

Urbain AMOUSSOU – Extrait de « Les Afropreneurs »

En savoir plus sur notre programme d’accompagnement des jeunes entrepreneurs : https://www.saeicube.com/

AYAM – Urbain AMOUSOU

AYAM

Ayam

Hier je me suis payé un gallinacé à 300 000fcfa. Oui vous avez bien lu, près de 500 euros. Un magnifique volatile, que dis-je, un sublime métiss Ayam Cemani, brillant de son bel plumage noir de jais, iridescent, avec quelques reflets de bleu jetés ici et là quand, de toute sa splendeur, il bombait le torse sur le gazon délavé de mon jardin d’arrière-cour. Ma petite amie ne comprenait pas, mais c’était une belle acquisition.

Pour elle, il ne s’agissait que d’un simple coq, tout ce qu’il y avait de plus normal. Je ne savais trop comment lui expliquer que la bête était d’une nature panafricaine par essence. En effet le bel oiseau n’était pas noir que des plumes. Son corps, son sang, ses os, ses yeux, sa crête… tout était noir. Pour moi c’était la quintessence, le symbole de ce renouveau africain qui allait venir avec la fin de la crise à la COVID.

Pour elle je faisais juste une crise de la quarantaine précoce avec ce confinement. Ce n’était même pas drôle quand elle le disait, mais elle s’était bien fendue la poire et je lui servis quelques arguments économiques qui finirent par la rassurer.

Imaginer qu’après les masques, les respirateurs, les solutions hydroalcooliques pour lesquels l’Afrique s’est découvert un talent certain, on décidait désormais de ne plus importer aucun produit, aucune technologie ? Ce serait une renaissance incommensurable pour le continent noir.

Que vient faire mon Ayam Cemani dans tout ça ? Et bien si le confinement durait 3-4 mois j’avais le temps de le croiser avec des poulettes de races locales, sélectionnées, de plumage noir et pour nous rappeler ce désir, cette envie de ne plus dépendre des autres, chacun aurait comme devoir de posséder au moins un Ayam Cemani dans le pays, voire sur tout le continent. Si même je descends le prix des petits à 60 000fcfa, 100 euros, imaginez la tune et le joli pied de nez à la France.

J’en rigolais et en rêvais en allant me coucher cette nuit-là. Dans la journée, j’étais parti acheter quelques superbes poules chez un ami. Je leur souhaitai bonne nuit et partis rejoindre ma petite amie. Elle fut si dure avec moi que je décidai d’aller dormir dans ma chambre. Je la comprenais. En une journée j’avais dépensé l’équivalent d’un mois de salaire. Mais rien n’est trop beau pour l’Afrique.

Vers le milieu de la nuit, autour de 2h, je tombai de mon lit. Littéralement. J’avais entendu « maman, maman », sous ma fenêtre, comme si on égorgeait quelqu’un. Avec la libération des prisonniers, le couvre-feu, les exactions, mon cerveau embrumé ne fit qu’un tour et j’imaginais déjà le pire. Je cognai le bord de ma chaise en me levant. Une douleur lancinante, qui me vrilla le cerveau. Deux ou trois fois, je crus encore entendre « maman, maman », puis revenant à la réalité, je me rendis compte que c’était le chant de mon Ayam, son Cocorico bien à lui.

Je sortis pour m’en assurer avant de revenir dormir. Vers 03h, je n’en pouvais plus, il s’en donnait à cœur joie le petit nègre. C’était si agaçant, comme le cri stridulent d’un criquet coincé dans votre chambre ou comme le fait d’avoir un petit caillou dans votre chaussure.

Je n’en pouvais plus. Pour me détendre, j’essayai de lui trouver un nom. J’optai pour alarme. C’était ça ou bien horloge, criquet. Pas très flatteur – alarme, mais cela m’empêchait de penser à le faire griller. Vous imaginez le coût de chaque bouchée ?

À 04h24, précisément – je vérifiai sur mon téléphone – n’en pouvant plus, je me levai de nouveau. Je savais que ce n’était pas sa faute. Alarme ne faisait que suivre son instinct, le sang de ses ancêtres qui hurlaient eux-aussi en cette nuit tombante, mais eux étaient loin. Lui était sous ma fenêtre. Je mis le nez dans la fraicheur matinale et après une petite course poursuite dans le gazon, je me jetai sur lui en priant pour que les voisins ne crient pas au voleur.

Il était lourd le loupiot. Je le trimballai par le cou et les aisselles jusqu’au garage que j’ouvris. J’étais dehors. La nuit était fraîche. Une torche pointa dans ma direction immédiatement. Je priai pour que ce ne fut pas la soldatesque qui gardait nos couvre-feux. Ils n’étaient pas commodes les amis. Nul n’est censé sortir avant 06h. J’étais heureux, ce n’était que le gardien du quartier.

Rassurez-vous je n’allais pas jeter Alarme. Ma petite amie me tuerait.

Je cherchais juste notre poubelle.

Il y avait une puanteur ! Je la vidai, la ramenai à l’intérieur. Je refermai le garage. Je jetai Alarme au fond, remis le couvercle et y mis un pneu pour m’assurer qu’un malencontreux saut ne gâcherait pas ma geôle.

Et je retournai dormir. Je ferai cela chaque nuit désormais.

Je mis mon alarme, la vraie pour 08h30. J’avais un patron exigeant, coronavirus ou pas.

Le matin, en me brossant je me dirigeai vers la poubelle. Le pneu viré, je soulevai le couvercle : Alarme était mort (c’est un coq donc c’est mort). Il ne bougeait plus. La poubelle n’était pas si aérée que cela. J’aurais dû le savoir avec toute l’odeur qui s’y était accumulée.

Il fallait annoncer ça à ma petite amie. Le renouveau africain démarrait bien mal ! Hummm

Urbain AMOUSSOU

L’écrivain mort – Urbain AMOUSSOU

L'écrivain mort

L’écrivain mort

Au début de cette crise, il nous arrivait souvent lui et moi de partager nos impressions. Il était plutôt du genre pathophobe (je ne sais si le mot existe, mais comprenez par là qu’il avait une sainte horreur des microbes et je le préfère à germophobe). Imaginez donc sa grande tourmente en ces temps troubles. Il ne sortait presque plus, passant le plus clair de son temps chez lui, inventant des histoires qui ne se vendraient sans doute pas, étant né sur un continent où le lecteur ne différenciait pas la poésie de la nouvelle, se contentant le plus souvent de lancer une ou deux piques sur la couverture et le titre. Plus incultes que les « gens du Livre ».

Les morts s’accumulant ainsi que les prévisions d’une certaine – garantie par Bill Gates et sa femme – hécatombe en Afrique, il se renferma, puis s’enferma.

Sa terreur était telle que sa plume tremblait en m’écrivant sur WhatsApp. Petit à petit, il disparut des appels, ensuite des réseaux sociaux et le couvre-feu aidant, plus aucune nouvelle ne venait de lui jusqu’au 03 Avril dernier, quand il m’appela, paniqué au téléphone. C’était le matin et j’avais fait l’erreur de laisser mon téléphone allumé. Non pas pour lui, mais à cause de toutes ces personnes qui se permettaient d’appeler avant 06h30, même en cette période de couvre-feu. La journée était censée commencer à 09h.

Bref il était au téléphone, pleurant. Il venait m’annoncer qu’il était mort !

J’avoue que sur le coup j’éclatai de rire. Puis le sentant très sérieux, j’ouvris les yeux et plus par peur qu’autre chose je demandai, tout fâché : « qui est à l’appareil ? »

Mon cœur battait déjà. Entre deux sanglots il m’avoua que c’était lui-même et me donna quelques détails connus de nous deux. Cela n’empêche, je ne comprenais toujours pas, qu’il était mort ou soit. Dans ces moments, il y a des expressions qui vous viennent dans la bouche et qui ne sauraient être traduites par aucun écrivain. J’ai dû gonfler les yeux et comme pour en imposer à la mort qui osait m’appeler je m’écriai : « AA! » Difficile à traduire, un mélange d’agacement, d’énervement et d’effroi.

Cela eut l’effet escompté. Il se calma et me demanda d’une toute petite voix de me connecter. Il m’avait envoyé un lien. Je cliquai et là devant mes yeux, un journal de la place annonçait en première de couverture, avec photo à l’appui, la mort de mon cher ami, victimes de la COVID-19. Sur le coup je ne sus que dire. Je ne sais trop pourquoi, j’eus les larmes aux yeux. C’était un bon ami et l’on n’est jamais préparé à ça. Des éloges grandioses annonçaient la perte d’un monument littéraire du pays. Sa plume était célébrée, et on citait de lui des passages d’œuvres que je fus sans doute l’un des rares à avoir lu. Entre amis, on se soutient.

Je relus à plusieurs reprises l’annonce du décès et les différents encensements. Au-delà des larmes qui me picotaient la rétine, j’étais triste, car l’ami avait eu une vie misérable. Il faisait partie de ces écrivains empathiques à l’extrême, si bien qu’à chaque ligne il voulait bien faire, cherchant le juste mot, la phrase qui enfin permettrait au public de le comprendre, de l’aimer, ou ne serait-ce que le critiquer. Mais il n’eut rien de tout cela de son vivant, il aurait pu même se contenter de quelques langues vipéreuses, mais l’indifférence fut plus que présente. Et voilà qu’à sa mort tout le monde pensait le connaître, tous ceux-là – pour qui l’écriture, la poésie, la prose, n’était qu’inutilité et exposition d’esprits enfantins ou une distraction incompréhensible, dans un monde pratique –  étaient là à jouer aux crocodiles. Qu’ils aillent tous au diable !

Je serrai les draps du lit, alors que les larmes m’embuaient. J’allais exploser quand d’un coup je me rappelai que je venais de lui parler. Je me levai, pour voir cette affaire de plus près. Une chose était certaine, je ne dormais plus. J’étais bien réveillé, il suffisait de voir ma tronche d’écrivain pauvre dans la glace de la salle de bain. Même dans mes pires cauchemars ou récits les plus tordus, je ne pourrai avoir une image aussi vilaine de ma personne.

Je le rappelai et au fil de nos échanges, je compris qu’il y avait erreur sur la personne et je réussis à le rassurer. Puis nos esprits étant ceux d’écrivains et donc tordus à la racine, comme celui de tous les créateurs (lisez la Bible et d’autres livres saints, vous comprendrez), nous eûmes l’idée du siècle.

C’était en effet une occasion incroyable. 98,7% des artistes ne deviennent célèbres qu’après leur mort. Les 1,3 % restant sont souvent nés sous des cieux plus cléments ou doivent leur réussite à la chance et non à leur talent. Mon ami est talentueux, mais vous l’aurez compris ni la célébrité ni la fortune ne lui ont encore souri. Et le désespoir nous conduisait à considérer sa mort tôt annoncée comme grâce du destin.

Du jour au lendemain les ventes de ses livres avaient décollé. J’étais aussi son éditeur. Je ne vous l’avais pas dit. Il avait rapidement écrit un testament posthume, qui me donnait la possibilité de gérer toute sa richesse. L’argent rentrait. En quelques jours il a fallu faire plusieurs rééditions. Puis organiser ses funérailles. Ce fut grandiose. Tout le gratin littéraire était là, des hommes qui n’avaient jamais voulu le lire de son vivant et des femmes qui pleuraient leurs entrailles, chantant des poésies de lui, de leur bouche devenue mielleuse. Mon ami fut enterré en grande pompe et devant la nation. Il était enfin reconnu. Trois semaines passèrent et tout s’arrêta

Les hommes aiment les morts, mais ils se préfèrent. Dès que le temps de la culpabilité passa, à peine 3 semaines, tout retomba, comme les dernières gouttes d’un pipi matinal (au début ça part fièrement dans tous les sens).

Et ce fut en ce moment que les hommes comprennent qu’ils sont mortels. Mon ami le comprit, moi aussi.

L’autre chose est que la résurrection n’a jamais fait du bien à personne. Demandez à Lazare !

Urbain AMOUSSOU – Nouvelles confinées

 

 

Désir – Urbain AMOUSSOU

Désir

Désir

Aujourd’hui, dimanche de Pâques. J’espère que c’est ainsi qu’on dit. Je ne suis pas très religieux donc j’évite jusqu’à prononcer des mots qui pourraient porter à confusion. J’ai passé la journée à lire et à dormir. J’ai fini « Un coup d’aile » de Vladimir Nabokov. Puis j’ai entamé « Sauve-moi » de Guillaume Musso. Entre temps, j’ai bien essayé de lire « Une banale histoire » de Tchekhov, mais j’ai trouvé cela trop triste. Puis je me suis rendormi. Nous ne faisons que cela c’est temps-ci, mon petit frère et moi. Manger, dormir, lire, regarder des séries. Lui a déjà fini « Casa de Papel Saison4 », moi je n’en ai pas le courage. Je n’aime pas les trop plein de suspens…

Je me suis réveillé vers 17h. L’heure m’est restée en tête parce qu’un message de mon ex m’attendait sur WhatsApp. Enfin, je crois que c’est mon ex, elle doit sans doute l’ignorer, mais c’est ma seule manière de me la représenter. L’abondance de temps, de cette période de confinement, rapproche les solitudes et cela faisait des jours maintenant que nous discutions ensemble. Vers 18h30 l’envie me prit de manger. En fait je n’avais pas vraiment faim, mais j’avais déjà bien dormi, aucune envie de lire ou de faire des pompes. Il ne reste donc que ça : manger.

En rentrant dans la cuisine je trouvai une assiette pas trop sale dans l’évier. Ce fut là qu’un autre désir mortel vint …

De l’eau glacée. C’est un plaisir malsain, quand elle coule dans ta gorge brûlant chaque once de peau du gosier, faisant vibrer une molaire au passage et saigner un nerf, avant de tirer d’un coup sec sur le cœur. J’avais envie de ça, un vrai désir charnel, puissant, bien là.

Il était en ce moment 18h55, et l’extinction des feux n’était pas loin. Mes deux frigos étaient morts de je ne sais quelle maladie et je travaillais trop pour les réparer. Il ne restait qu’une solution, envoyer mon petit frère. Pourquoi pas moi ? Cette question allait me tourmenter des années et des années.

Je le vis extirper son long corps du canapé où il passait désormais sa vie. Il devenait de plus en plus grand. Comme s’il n’avait pas de limite verticale. Il marchait comme un sage et ne se plaignait jamais. Je pense qu’il ne comprenait pas toujours d’où me venaient mes pulsions, mais il obtempérait sans broncher. Il sortit dans la nuit. Il était 19h07. Moins d’une heure avant le couvre-feu.

Le vendeur de glace n’était pas loin. 19h30, il n’était toujours pas rentré. Je commençais à être inquiet. À 40, j’appelai son téléphone, qui sonna près du PC où il suivait un film de bonnes gens ne mourant jamais. À 45, la panique me gagna. À 55…

À 19h55 je m’apprêtai pour aller le chercher. Je pris mon passeport, ma carte d’identité nationale, mon permis de conduire, ma naissance, ma nationalité, mon contrat de travail. Ce n’était pas certain que tout cela me sauve mais qui sait. J’ouvris le garage, l’odeur de la poubelle me frappa en plein nez. Les ramasseurs ne passaient plus. Ils ont sans doute peur de chopper le coronavirus dans nos restes. Je montai dans le véhicule, j’avais une boîte de gants et un paquet de masques côté non chauffeur. Ils étaient devenus plus précieux que des préservatifs. J’arrangeai le rétromiroir et ce fut à cet instant que je le vis…

Il revenait de sa démarche gargantuesque, comme s’il était en dehors du temps. Il paraissait encore plus grand dans l’obscurité ambiante et le rétroviseur ne captait que le début de sa tête, le reste étant perdu dans les nuages sombres des dernières minutes avant le couvre-feu.

Il me dit calmement, sans hésiter, sans regret : « je n’ai pas trouvé de glaçons. »

Je le savais, je le savais. J’aurais dû depuis le début y aller moi-même. Qu’allais-je faire maintenant du reste de la nuit ? Une terrible angoisse me prit à la gorge. Il restait trop de temps et sans assouvissement, je me sentais perdu. Un violent appétit tançait mon corps, mais entre le mien et les corps habillés… le choix est vite fait.

Urbain AMOUSSOU – Nouvelles confinées

Anna – Urbain AMOUSSOU

ANNA (1)

Anna

J’étais un lecteur compulsif. Je lisais en dormant. Nous déménagions beaucoup et dans ces nouveaux lieux ma première quête était la bibliothèque la plus proche. Je marchais parfois une heure et plus pour me rendre dans un sanctuaire où le silence des mots était roi. Je choisissais mes amis suivant la grandeur de leurs bibliothèques familiales et je les perdais au fur et à mesure que je vidais leur rayon. Il m’arrivait de rester des jours sans parler parce qu’un de mes personnages préférés a mal fini. Ou de ne pas sortir de la chambre. Mon père était le plus inquiet. Il ne comprenait pas comment je pouvais disparaître alors qu’il continuait à parler ou refuser de manger pour si peu…

 

Mes premières amours se prénommaient Anna, Karina, Irina, Katharina… Et nous avions souvent des discussions des jours durant. Elles me comprenaient, m’acceptaient, partageaient leur joie et leur peine avec moi. Et cela me faisait souvent mal de voir comment elles étaient plus mâtures que toutes ces jeunes femmes que j’allais rencontrer au collège, au Lycée, à l’Université. Celles de la vie s’étonnaient souvent de mon retard à un rendez-vous galant. J’aurais pu leur dire qu’Anna ou Katharina avait envie de parler plus longtemps, mais elles ne comprendraient pas. Comment pouvaient-elles comprendre que je recherchais les traits d’Irina dans leur regard ?

 

Puis il y a eu Isabelle, une vénitienne, j’en tombai éperdument amoureux dès le premier jour. Cela n’arrive que dans les meilleurs romans. Et vous le savez sans doute, les meilleures histoires d’amour n’étaient pas dans les Harlequins, laissons ça aux cœurs faciles. Les plus belles et troublantes étaient à jamais inassouvies, mélange de rebondissements, d’imbroglio et un dénouement qui vous laisse seul sur votre lit, le regard perdu entre les lignes.

J’ai vécu ainsi dans la vraie vie, collectant les amours infinis et interminables. Je pensais qu’elles aussi lisaient, je croyais qu’elles faisaient semblant de me détester comme le ferait Anna…

Urbain AMOUSSOU – Nouvelles confinées

CONDAMNES – Kodjo AGBEMELE

 

« Le soleil était haut dans le ciel. Un léger vent souffla dans les neems. Sur la sente sinueuse qui menait vers la présidence, un paysan pédalait, avec ce qui lui restait de forces, un vieux vélo bleu… Le médecin méditait… Il sentit de nouveau son estomac se nouer et son cœur saigner… Les patients du lit 4, salle 2 meurent tous les lundis et jeudis à 7h00 du matin, quel que soit leur état. »

 

ESPOIR AGBEMEL (2)

Appel à textes – Ecrits Confinés
Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux de la Covid-19, surtout dans ce contexte de confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant.
Notre 7è texte est une nouvelle de Kodjo AGBEMELE titré « CONDAMNES ».

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L’auteur : Kodjo AGBEMELE

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Docteur en Géographie, AGBEMELE Kodjo est auteur de six ouvrages. Il est membre de la plateforme internationale et panafricaine « afropoésie » et a été publié dans de nombreuses anthologies internationales dont Jeunes forces poétiques africaines (Edition 2), l’Anthologie Best New African Poets (BNAP)… Actuellement, il est le directeur de Agau Editions.

TEXTE : CONDAMNES

Condamnés

Chapitre I

Hôpital régional de Lomé/Togo. Service de réanimation et des soins intensifs.

Le directeur, le Dr KODJO, relut pour la énième fois le rapport que venait de lui soumettre son assistant. Il cherchait dans sa tête de médecin ce qui, du domaine scientifique et du raisonnable, expliquerait la situation qui se présentait dans son centre de santé. Il n’avait pas commencé à Lomé. Durant sa formation à Kara et sa spécialisation à Bordeaux, à New-York et à Moscou, il n’avait jamais rencontré ce problème. Le médecin surqualifié et spécialiste de la Covid-19 au Togo se leva et nettoya les lunules de ses lunettes à la Harry Potter. Marqua quelques pas et se plaça devant ce qui semblait un bow-window. Le centre était calme et l’interdiction de visite en ce moment de la journée dévoilait son caractère exquis. Le soleil était haut dans le ciel. Un léger vent souffla dans les neems. Sur la sente sinueuse qui menait vers la présidence, un paysan pédalait, avec ce qui lui restait de forces, un vieux vélo bleu. Le médecin méditait, les mains plongées dans les poches avant de sa blouse, le vide un long moment encore et revint à lui. Il ôta ses lunettes à monture dorée très BCBG qu’il remit aussitôt. Il sentit de nouveau son estomac se nouer et son cœur saigner comme si une plaie béante s’ouvrait en lui. Prit la chemise rouge de son bureau et ouvrit le rapport : Les patients du lit 4, salle 2 meurent tous les lundis et jeudis à 7 h du matin, quel que soit leur état.

 

Lundi : 06 avril 2020 : le patient ATI Kossi décédé à 07 h 00.

Jeudi 09 avril 2020 : le patient DAHONOU Marcel décédé à 7 h 00.

Lundi 13 avril 2020 : la patiente BA Yolande décédée à 07 h 00.

Jeudi 16 avril 2020 : le patient X décédé à 7 h 00.

Lundi 20 avril 2020 : le patient KOLIKO Sion décédé à 07 h 00.

Jeudi 23 avril 2020 : la patiente FIONOU Akou décédée à 7 h 00.

Lundi 27 avril 2020 : la patiente SOSSOU Ingrid décédée à 7 h 00.

Jeudi 20 avril 2020 : le patient ZANGAN Akpéné décédée à 7 h 00.

Lundi 04 mai 2020 : le patient LOBIME Atsou décédé à 7 h 00…

Désemparé, le corps médical tint une réunion d’urgence, et décida de percer le mystère. Aucune piste n’était écartée : nature du lit 4 de la salle 2, sorcellerie, malédiction, coïncidence, erreur humaine, … le sujet devenait donc un dada aux journalistes qui la traitaient sous divers angles et à travers des éditions spéciales au grand déplaisir du maître de céans.

Afin de voir clair dans l’affaire, Dr KODJO et son équipe procédèrent par élimination de variables. Ainsi, pour le jeudi suivant, le lit avait été permuté par celui de la salle 3. Cela ne changea rien. Décès du patient. A 7 h 00. Au moins, quelque chose avait été essayé. Cela permettait d’élimer la piste du lit. L’équipe s’attaqua alors à la sorcellerie. Ah oui, sorcellerie. Dr KODJO n’avait jamais, de sa vie, pensé à avoir affaire à ces gens-là. Le cartésien des cartésiens, exprima tout de suite son désaccord, mais l’équipe d’investigation avec laquelle il travaillait le pria simplement et franchement de se laisser faire. Juste une fois. Hum ! Juste une fois. Combien de fois le « juste une fois » était devenu le « toujours » ? Il faut donc convoquer Hercule Poirot, mon docteur, souffla une petite voix dans son esprit. Ce qu’il ignora aussitôt. Il joua donc au jeu. Il joua au jeu des magiciens de la nuit. Il voulut se laisser convaincre pour une fois, de la présence d’une force que les lettres et les chiffres ne lui permettaient pas d’expliquer jusque-là.

Le collège des médecins convoqua alors après concertation avec la très célèbre HAST (Haute autorité des sorciers du Togo), une équipe de trois grands sorciers qui prit d’assaut la salle 2. Le personnel médical passa dans l’ombre et attendit juste que sonnèrent 7 h. Les sorciers occupèrent tout de go toits, dessus de lits, arbres, et encerclèrent la salle 2. Objets de cultes, crânes humains, spatules, bidons de sang cramoisis, queue de cheval… autant de gadgets très utiles à Ceux qui sortent dans la nuit. Une odeur épaisse et tiédasse plana sur le lieu. On verra ce qu’on verra aujourd’hui, se plaisait de chanter Vanessa, de sa voix cassante et persifleuse et de son regard salace, l’infirmière assistante de Dr KODJO. « Alors, tu la fermes cinq minutes, OK ? », réclama le médecin.

Il sonnait 6 h 55, tout allait bien. L’équipe médical s’apprêtait à dire son ouf et l’ordre des sorciers, avec à sa tête la connue Tassivi Adolé revenue des morts plusieurs fois, attendait cette aubaine pour exprimer ouvertement son implication dans la vie sociale à travers des solutions idoines aux problèmes du quotidien, comme le problème de la salle 4. Comment désigner ce qui arrivait aux patients de ce lit si ce n’est un problème ? 6 h 58. Dieu merci, le patient cobaye allait toujours bien. 6 h 59. Dieu est grand. Tout allait toujours bien. Ce qu’il fallait retenir, pour faire simple, c’est que le patient avait, à son tour, passé l’arme à gauche. Les sorciers n’avaient rien pu faire. Nada. Que nenni !

Sur le seuil de sa maison

Notre père t’attend

Et les bras de Dieu

S’ouvriront pour toi.

L’eau qui t’a donné la vie

Lavera ton regard

Et tes yeux verront

Le salut de Dieu.

Malgré le refus de regroupement décrété par les autorités, la fédération des chorales de la Paroisse Notre Dame sous la Croix d’Agbalépodogan avait assuré. Et un prêche guindé mais rempli de profondeur du révérend Alphonse ASSOU avait suivi. Hum ! Paix à ton âme, l’ami !

L’équipe remercia d’une voix éreintante la grande sorcière Adolé et ses acolytes. Afin de ne pas susciter leur colère, Dr KODJO leur remit une enveloppe supplémentaire pour le temps et l’énergie engagés dans ce projet.

 

Chapitre II

Dr KODJO prit alors place afin de repenser son approche sur ce mystère qui le rongeait lui et son personnel. Il alluma le poste radio qui trônait là sur son bureau. La fin du journal sur RFI. Juan Gomez annonçait la rediffusion de l’Appel sur l’actualité. Il tourna le bouton et sur Zéphir Fm, une chaîne locale, passait « Le locataire » de ALOGNON Dégbévi. « Un locataire ne s’énerve pas. Dans ce cas, où ira-t-il ? » questionna l’artiste. Plus de temps à la philosophie. Le médecin formé à Kara changea encore de chaîne et sur Taxi Fm, Alain MOUAKA annonçait l’énigme du jour : Un œuf d’autruche permet de faire une omelette correspondant à 24 œufs de poules. Avec 6 œufs de poule, on fait une omelette pour 5 personnes. Combien faut-il d’œufs d’autruche pour que 60 personnes mangent de l’omelette ? (On n’utilise que des œufs d’autruche). La ligne sera ouverte dans dix minutes pour vos réponses. Merci pour votre aimable fidélité. M. KODJO sourit et donna la réponse à l’énigme dans sa tête.

« Si l’énigme de mon centre de santé pouvait être aussi facile ! » se confortait-il. Il éteignit la radio et revint se placer à nouveau devant la bay-window. Le soir tombait sur la ville. Une couche d’huile rouge se répandait dans le lointain azuré du côté de la présidence de la République. Dans le vert des plants de manioc, mouvait une ombre, celle du vieux au vélo bleu. Le vélo bleu. Puis le médecin se rappela son enfance. Il avait eu, un petit vélo bleu, lui aussi. Et en apprenant à le rouler, il avait cogné son front contre le heurtoir du portail. Il passa la main sur le front et se souvint de cela comme si c’était hier. Les plaies guérissent mais les cicatrices restent des pages d’histoires qui nous accompagnent. Et parlant d’histoire, le vieux, oui, le vieux au vélo bleu, quelle est son histoire ? Où avait-il acquis ce vélo ? Combien de kilomètres avait déjà fait l’engin ? Pourquoi l’avait-il choisi bleu ? Quelle relation personnelle entretient-il avec ce véhicule ? Autant de questions restées sans réponses comme toujours. Et l’énigme des œufs de poule et d’autruche lui revint à l’esprit. Et une voix lui souffla une réponse, l’une des plus originales : Les gens sont-ils obligés de manger des œufs ? Pourquoi ne pas leur servir du poulet ? comme ça, tout le monde est content. Il n’y aura plus d’énigme. Ses yeux dessillèrent. KODJO sourit. « Fiat lux ! » Une lumière venait de le parcourir. Oui, on peut simplement finir avec le mystère du lit 4 de la salle 2. Oui, simplement : Ne plus coucher de patients dans ce lit. C’est aussi simple que ça. Dr KODJO prit son téléphone et convoqua avec le plus grand enthousiasme son équipe pour une réunion d’urgence. Et il annonça :

  • J’ai trouvé la solution à notre problème.
  • Nous sommes impatients, doc. Dites donc ! voulut savoir Vanessa, son assistante très personnelle.
  • Tenez-vous bien : on va simplement isoler ce lit. Ne plus l’alimenter si vous voulez. On débranche l’appareil respiratoire et on ne met plus de patients là-bas.

Vanessa ne semblait pas être emballée par l’idée. Les autres collaborateurs non plus. De Souza avec son regard hâve prit son courage à deux mains et décida de s’exprimer :

  • Docteur, sauf votre respect, je pense qu’il est de notre entière responsabilité de savoir ce qui se passe dans ce lit. Oui, je le pense bien. Et si on isole ce lit, ne pensez-vous pas que le mal va se déplacer ? A mon humble avis, on doit aller jusqu’au bout dans cette affaire.
  • Je suis d’avis, acquiesça Vanessa.

Tu peux la fermer, cinq minutes !?, pensa tout bas docteur KODJO.

La curiosité, comme l’espérance sont pareilles à une épine dans le dos. Ça fait languir, disait un écrivain contemporain.

« Ce n’est pas grave. Comme vous restez unanimes sur votre position, je me plie une fois encore. Et retenez bien que le Dr KODJO ne se plie pas trois fois. Après les sorciers, c’est votre libido personnelle qu’on veut satisfaire cette fois-ci. C’est bien. Terminé. Abordons alors la piste de la malédiction. J’y avais pensé. Je me demandais en quoi tous les patients de ce lit avaient eu la même histoire, un parcours identique qui leur dicterait une mort à 7 h 00 les lundis et jeudis. J’avais creusé toute la journée d’hier et aujourd’hui, franchement, rien. Que dalle ! »

Il fallait donc bannir cette malédiction pour en finir une fois de bon. Sur suggestion de Vanessa qui refusa décidément de la fermer, un appel fut lancé à l’ordre des musulmans du Togo qui dépêcha tout de go deux imams. Allah Akbar ! Inch Allah dans peu de temps, on n’entendra plus parler de cette mauvaise chose ! Tawkkalna-Alai-Allah ! Rassurez-vous, Allah le fera. Allah Akbar ! Les chrétiens ne s’étaient pas fait prier : une coalition formée du monseigneur Anani BARRIGAH, archevêque de Lomé et du Docteur, l’oint, le PG Luc ADJAHO s’était elle aussi précipitée sur les lieux. Le leader catholique, chapelet à la taille, apporta eau bénite et bougie. L’homme le plus oint du ZionTo, qui avait foulé plusieurs fois la terre sainte d’Israël et avait même pris un selfie devant le tombeau de Jésus apporta, quant à lui, une huile avec collée sur la bouteille une petite étiquette rectangulaire blanche : TOUTE ARME FORGEE CONTRE TOI SERA SANS EFFET ! ZION BE MAWU EYEGNE MAWU (C’EST LE DIEU DE ZION QUI EST DIEU). Sur le centre de santé planait un relent de sainteté. Le grand Ogboni de Lomé débarqua avec une berline bleue qui rappela au Dr KODJO ce petit vélo bleu. Y sortirent deux femmes en toilettes blanches faites de guipure, lourde poitrine bardée de talk. On pourrait au moins se rincer les yeux. Même quand on pleure, on voit. On tiendra la mort par la bride, affirmaient-ils. Le chant vaudou donnait un tant soit peu un doux lyrisme et une chaude vibe aux patients qui patientaient très exactement la grâce de la guérison.

Do do do ma le kple assié

Do do do ma le kplé assi

Do do do ma le kple assié

Do do do ma le kplé assi

Tout prit fin autour de 6 h 50 et commença alors une longue attente qui s’assimila à celle qui précédait la proclamation des résultats des élections au Togo, fussent-elles présidentielles ou législatives. D’habitude, les populations savent celui qui gagne. Mais, elles espéraient que Dieu fasse miracle. Et le peuple, pauvre et paisible peuple, beurk, avait attendu, attendait et attend depuis 50 ans. Comme l’histoire du pays était à l’image de la vie socioéconomique, celui qui gagnait toujours gagna encore. Il est 7 h 00 donc. Donc, il est 7 h 00. 7 h 00 : décès du patient du lit 4 de la salle 2. Hum, mon Dieu ! se désola le maître des lieux. Dr KODJO semblait voir trente-six soleils en mode sépia. Pasteurs, imams, prêtre-féticheurs remballèrent leurs effets et prirent la direction de leur tanière. Honteusement ? Pitoyablement ? Gaillardement ? Dans tous les cas, ils partirent tous. Le calme plana toujours sur les lieux. Le médecin formé à Kara ajusta sa chemise en tweed et se tint devant la baie tout en observant la vie couler.

 

Chapitre III

Le maître de l’hôpital s’étira longuement devant la baie et continua par marcher. Un pas après l’autre. Parfois son bureau lui paraissait si grand. Toujours un pas après l’autre dans le silence des lieux. Il méditait tout ce qui arrivait à lui et à son personnel. Il réfléchissait au mystère du lit 4 et de la salle 2. Fussions-nous dans un film, aisément cela pourrait se comprendre. Il repassa les pistes déjà explorées : la permutation de lits qui ne donna aucun résultat. La brillante sortie des sorciers qui se solda elle aussi par un échec. La piste de la malédiction avait permis de voir défiler dans ses locaux de grandes et immenses autorités religieuses. Le résultat fut aussi un insuccès. Ce qui lui restait à explorer est donc une erreur humaine. Comment aborder cet aspect de la chose ? Qu’est-ce que l’équipe avait-elle manqué de faire depuis le début ?

Il continua toujours par marcher. Il put voir le filet de fraicheur distillée par le climatiseur Xnon de son bureau. Made in China. Le lacis d’air sortait sous la forme d’une douce poudrée et ruisselait sur les légères artères creusées par le vent. Il s’arrêta un instant dans sa marche, plongea son regard dans la douceur de l’air conditionné et sourit. Une légère plaque de rosées macula ses lunettes BCBG, qu’il ôta. Il entama encore la marche quand quelqu’un toqua à la porte de son bureau. Il tiqua. Essuya les verres.

-Entrez, fit-il.

Entra dans le local, une femme toute grassouillette vêtue d’un décolleté noir qui laissait voir la naissance de ses seins.

-Hé Vanessa ! Ça va ?

-Bonjour docteur, salua-t-elle de sa voix écrasante et au regard passionné et sensuel.

Dr KODJO sembla voir des soleils, en tout trente-six soleils, cette fois-ci, suspendus dans les yeux amande de Vanessa. « Et Dieu créa la femme ! », murmura-t-il dans son cœur.

Le parfum chamarré d’un arôme de citrouille et de camomille de l’assistante, très très particulière du docteur KODJO, qui avait porté un dénudé qui laissait voir des choses jumelles et qui ne la fermait pas cinq minutes emplissait le bureau. Une vague de volupté monta en docteur KODJO qui oublia un tant soit peu l’énigme qui tracassait son équipe et lui depuis deux mois déjà. « Si quelque chose peut nous faire oublier nos problèmes même le temps d’un instant, cette chose, on peut aussi l’appeler Dieu. Crois-tu en Dieu, docteur KODJO ? » l’interrogea cette petite voix qui l’animait souvent. Il marqua un pas en arrière et la fixa du haut de ces montures dorées.

Vanessa passa ses bras autour de son cou et posa ses lèvres au goût miel de forêt sur les siennes. Langues contre nos langues, elle guida sa main vers sa poitrine filandreuse. Il finit par dégrafer son soutien-gorge. Fais pareil avec mes seins. Embrasse-les. Tu peux même les mordre un peu, juste un peu, l’invita-t-elle un peu folichonne et d’une voix affriolante. D’habitude, ce sont les hommes qui prennent les initiatives, chuchota dans mon esprit une autre voix. Alors il les mordit légèrement comme indiqué. Le sein droit et ensuite le gauche avec une délicatesse qui laisserait accroire qu’il étudiait le volume des jumeaux.

Elle respira profondément, rejeta sa tête en arrière et se serra contre son corps. Leurs langues s’étaient sucées et ses mains se sont glissées sous sa robe et chaque centimètre de sa peau se révoltait et voulait plus. Quand il avait croqué encore son sein gauche et glissé sa main sous sa culotte, il avait entendu la plus belle musique de sa courte vie : Pénètre-moi, mon chou ! « Mon chou, hein ! La vache ! »

Il fit glisser sa culotte le long de ses interminables cuisses et douces et chaudes et brûlantes, et lécha son oasis qui le hantait. Hum ! Gbomamé ! Il remonta jusqu’à son nombril et elle lui griffa le dos. Sorcière, va ! lui souffla la voix inconnue. Il s’enivra de son odeur de Nivea et de goyave et son goût de tomate fraiche. Et contre toute attente, on toqua à la porte du bureau. Fini le jeu.

Sauvé par le gong !

Vanessa se rhabilla vite fait et se redressa en face de Dr. KODJO. Entra dans la pièce de Souza avec un dossier sur l’état de l’enquête. « Merci cher collègue » trémola KODJO. Puis il ajouta : « Vanessa partait justement ». Elle sortit avec une démarche lente et un goût d’inachevé dans les yeux.

  • Tchalé lékéma ?
  • Cool !
  • Prends place, de Souza, dit-il au chargé de la Covid-19 au Togo. Je salue ton implication très personnelle dans cette enquête qui est sortie de l’ordinaire. Ça me chiffonne tellement, cette affaire. Vraiment, merci. J’ai une ultime piste que je compte suivre cette nuit. Si tout va bien, demain, nous ferons la une des journaux, confia-t-il d’un ton sibyllin. On va ripailler grave !
  • Voilà ce qui est bien, docteur. On va donc croiser les doigts. J’ai une urgence. Je file donc, si vous le permettez.
  • Feu vert, l’ami, accepta-t-il, tout guilleret. On s’appelle donc.
  • Eyizandé ! fit de Souza, les yeux ronds.

 

Chapitre IV

Hôpital régional de Lomé/Togo. Service de réanimation et des soins intensifs.

17 h 30.

Le vent du noroît soufflait tiède. La boule lumineuse disparaissait quasiment. Quelques rayons jaloux des hommes les épiaient du côté de la présidence de la République. En face, là où la nuit sortait de la terre, se dévoilait tel un nid d’oiseau, le stade de Kégué. Stade rénové. Stadium remaked by chineses. Vive la coopération !

KODJO se leva de son fauteuil et épia la baie vitrée. Que cherchait-il ? Il marqua les pas comme à son habitude. Comme encore aujourd’hui avant l’arrivée de l’assistante très particulière. Il remit ses lunettes et plaça sa main droite en visière en sondant le lointain. Un pas après l’autre. A sa gauche, le climatiseur Xnon, Made in China, et à sa droite, la grande arène des éperviers où planait royalement l’esprit d’un certain Emmanuel Adébayor Shéyi, s’étalait également. Le Remake by chineses. Peut-être ce soleil qui tirait sa révérence était aussi chinois. Possible, hein. Un pas après l’autre, il cherchait la réponse à l’énigme tout en sondant devant lui, dans le vert de manioc. Et soudain, son attention semblait être attirée par une ombre.

  • Eureka ! jubila-t-il. Je te tiens. Sale vieux !

Il défit les boutons de sa blouse, retroussa les manches de sa chemise grise et sortit du bureau. Il se dissimila sous l’escalier et réajusta ses lunettes. Consulta sa montre : 17 h 49.

« Je pense que l’heure est arrivée. Hier, je l’avais vu rentrer dans le souterrain de l’hôpital. Là-bas, étaient disposés tous les câblages du centre. Si cet inconnu se dissimulait là-bas, et s’il s’avère qu’il a quelque pouvoir, il pourrait être à l’origine du décès des patients de la salle 2 et du lit 4. Je dois le suivre jusqu’à la fin et l’attraper la main dans le sac. »

L’homme au vélo bleu, tout niais et mal fagoté, passa devant le médecin qui marqua un petit temps de pause puis sortit rapidement de sa cachette. Il le suivit. Le vieil homme traversa le centre tout en poussant son véhicule et prit la direction du parking et du souterrain.

17 h 55.

Un léger vent faisait circuler une odeur de maïs grillé sur le lieu. La fraicheur de la cour contrastait vaguement avec celle du Xnon chinois. La boule couleur huile de palme était absente. Kodjo refit ses manches. Le petit vieux avançait. Le vélo glissait doucement sur le parquet du souterrain. Puis s’immobilisa. Le planteur de manioc décida de continuer à pieds. Il ajusta l’engin contre le mur et jeta un coup d’œil véloce derrière, ce qui faillit trouver Dr KODJO. Celui-ci s’éclipsa derrière un des gros poteaux de la construction. Gwetta ! Les murs étaient couverts d’un gribouillis difficilement déchiffrable. Tout azimut :

LOME LA BELLE

KOTO LUS EVO EGAL BEBE

ENFANT DE MILLE PERSONNES

Et avec une dose de panafricanisme :

AFRICA FIRST

STAND UP AFRICA! AFRICA FOREVER!

AFRIC’ART

Le médecin revint à lui, compta jusqu’à dix et ressortit. Il avança sous l’éclairage des néons qui seraient du Made in China aussi. Possible encore. Le vieil homme se retourna encore très brusquement. KODJO esquiva derechef. Ça s’annonce bien, se moqua-t-il dans sa tête. « Crois-tu en Dieu, docteur ? », lui demanda encore cette voix inconnue. Oh, c’est pas le moment, s’énerva le monsieur du corps médical formé à Kara.

« C’est comme tu veux », concéda l’autre voix qui disparut aussitôt. Et dans le silence du lieu, le téléphone de Dr KODJO sonna. « Oh purée ! » fit-il. Le vieil se retourna guidé par la sonnerie, regarda intensément le médecin et reprit son chemin. Le docteur se lança alors à sa suite :

  • Bonsoir monsieur.
  • Bonsoir monsieur, répondit le vieil homme.
  • Excusez le dérangement. Que faites-vous ici ?
  • Excusez le dérangement. Que faites-vous ici ? reprit encore l’homme qui venait des champs.
  • Pardon ?
  • Pardon ? répéta également l’autre.

Oh, c’est quoi cette histoire ? se demanda le médecin à lui-même. Il tenta toutefois de poursuivre ce qui semblait une discussion avec un miroir :

  • Pourquoi prenez-vous ce sale plaisir de me répéter ? fit KODJO, au bord de l’énervement.
  • Pourquoi prenez-vous ce sale plaisir de me répéter ? répliqua l’homme au vélo bleu.
  • Alors, comme tu veux. Je me présente. Dr KODJO. Je suis copté pour la riposte de la pandémie au Togo. Et vous ?

La réponse du vieux ne se fit pas attendre : « Alors, comme tu veux. Je me présente. Dr KODJO. Je suis copté pour la riposte de la pandémie au Togo. Et vous ? »

KODJO sourit et se rappela une belle astuce pour contrer celui qui nous envoie nos propres mots. D’un ton flatteur et matois, il cria au vieux qu’il prenait pour un loustic :

  • Monsieur, je suis bête.

La réplique est étonnante : « Monsieur, oui, tu es vraiment bête ».

Saperlipopette, l’insulta le docteur dans sa tête. La honte ! Le regard charbonneux du vieux semblait lui ajouter : va te faire foutre, petit morveux !

Il lui souhaita de sa voix embrumée et sans sourciller : Bonne nuit, docteur KODJO !

Vieux satyre, il me connait en plus par mon nom. Il est rusé comme un renard, continua la petite voix non identifiée dans l’esprit de KODJO.

Le docteur surqualifié se sentit humilié. « Non, le cultivateur n’est pas bête et mieux que ça, il connaissait ce jeu-là plus que moi ». Il la ferma pour cinq minutes comme quelqu’un. Le vieux continua son chemin au fond du souterrain où il tira de ce qui semblait un vaisselier, cartons et vieilles couvertures. Comme quoi, tout le monde ne dort pas dans des lits douillets. KODJO reprit, penaud, son chemin tout en repensant à la mort et à la peur de la mort qui planaient sur son centre. Il pensa au vieil homme au vélo bleu qui partageait cette putain de patelin avec lui. Après tout, qui est chez qui ? Il repensa aussi à Vanessa, au parfum goyave et Nivea, à son corps généreux et à la vie qui ruisselait le long de sa petite langue rouge.

20 h 30.

Il est l’heure de rentrer à la maison. Dr KODJO venait de sortir sa voiture du parking quand une ombre retint encore son attention. Il défit sa ceinture de sécurité, sortit de la Lancia Hyundai nouveau modèle et se rapprocha de la tâche noire en question. « Monsieur ? Vous ? Vous encore ? Que faites-vous dans le noir ? ». L’ombre se détacha du poteau et avança vers le médecin. Ce dernier recula un instant puis s’arrêta. Il respira profondément, sembla crier mais se retint. Que va-t-il se passer ? Je suis sûr d’une chose, ce monsieur peut-être tout, mais pas un meurtrier. Je parie ma tête qu’il sait quelque chose de la grande énigme sous laquelle nous nous noyons tous. Le vieux planteur de manioc marqua trois pas en avant et lui remit un bout de papier avant de lui marmonner encore de sa voix voilée : Bonne nuit, docteur KODJO !

Et sur le papier, le médecin put lire : …

 

Chapitre V

Et sur le papier de l’homme écho ou l’homme miroir, le médecin put lire : la femme de ménage. L’univers de KODJO semblait s’illuminer. Et cette fois-ci encore, les soleils étaient présents. Trente-six soleils. La femme de ménage ? répéta l’homme à la chemise grise. Donc c’est elle qui est à l’origine du décès des patients du lit 4 et de la salle 2 ? « Oui, acquiesça le vieil homme ». Et au Dr KODJO de poursuivre : « est-elle une sorcière et était-elle en complicité avec la HAST ? ». L’homme au vélo bleu soupira : Tu découvriras le reste, toi-même. Oui, tu verras de tes propres yeux. Appelle-moi inspecteur Alain COLOMBO. Je suis parent du deuxième patient décédé dans ce lit.

– Euuh, c’est le patiennnnnt…  Euh… DAHONOU Marcel ?

– Tout à fait. Je suis son oncle.

– Je suis désolé, monsieur. Nous avions fait de notre mieux.

Et le vieil enquêteur des séries policières continua : « Quand j’avais appris la nouvelle, il faudrait venir en appui. Et c’est l’apparence que mes vieux réflexes m’avaient suggérée. Un planteur de manioc. Je crois avoir dénoué l’intrigue. D’autres enquêtes m’attendent. Il est tant que je m’en aille. Bonne chance pour la suite ! »

Il se retira dans sa caverne et y sortit un trolley qui crissait sur le parquet du souterrain. Il prit la direction de l’entrée où l’attendait une berline bleue. Eh, encore du bleu ? Le docteur le voyait s’en aller avec toute l’admiration du monde. « Bonne nuit, Alain ! » lança-t-il dans le vide. « Si j’avais eu le pouvoir de Hiro Nakumara, je verrais autrement ce monsieur », lui chanta l’OVNI qui planait toujours dans sa tête. Le docteur l’ignora.

 

Le lendemain matin avant l’heure H, tous les personnels espionnaient par les fenêtres. Les uns tenant Bible ou Coran, d’autres des croix et même des gourdins. Dr KODJO avait, sur conseil de de Souza, sollicité deux snipers délégués par la puissante armée togolaise. Le SCRIC ou l’ancien SRI avait déployé lui aussi des éléments sur les toits, dans les allées de l’hôpital. Un hélicoptère vrombissait dans les environs. Des unités blindées s’étaient camouflées dans le vert des plants de manioc. Bienvenue à Togollywood ! Les plus sceptiques des infirmiers s’apprêtaient à transporter le brancard du prochain cadavre vers la morgue.

6 h 56.

Inspiration. Expiration. Un soleil pittoresque laissait fuser deux ou trois de ses rayons à travers un essaim de nuages cotonneux. Ce jeudi n’avait rien des jeudis ordinaires du mois de mai à Lomé. Le vent ne soufflait pas. La traditionnelle senteur de maïs grillé avait elle aussi disparu. Puis, la porte de la salle en question s’ouvrit. Une ombre rentra. La femme de ménage. Mam NDIOBA, la vieille Kotokoli, lèvres rougies par la consommation excessive du cola, du service de nettoyage, fit son entrée, royale, noble et laborieuse. Elle s’était munie de balais, serpillières et autres outils de travail. Comme d’habitude. Comme tous les lundis et jeudis.

6 h 57.

Inspiration. Expiration. Les membres du cops médical tapis contre fenêtres et claustras de la salle 2 retinrent tous légèrement leur souffle. Ils devinrent profondément curieux tout en consultant leur montre. Il ne restait que quelques secondes pour le moment ultime. Un, deux, trois, quatre, cinq… les flux du temps coulaient.

Inspiration. Expiration. La digne descendante des guerriers de Tchaoudjo rajusta convenablement son foulard de tête et croqua encore dans une noix de cola. Toute nigaude qu’elle était. Avança avec ses outils de travail. Se dirigea vers la tête du lit de toutes les attentions. Le temps semblait s’arrêter. Les uns et les autres écarquillèrent leurs yeux afin de bien voir ce qui allait se produire. D’autres carrément s’étaient bouchés les oreilles pour être concentrés sur une seule chose à la fois.

6 h 58.

Inspiration. Expiration. Les snipers avaient un bel angle sur la vieille NDIOBA et comptèrent l’atteindre en plein cœur si jamais elle devait commettre encore un acte douteux. Elle salua la patiente qui n’est autre personne que la jolie Vanessa. « Allah te guérira, ma fille ! Crois en Allah ! »

6 h 59

Inspiration. Expiration. NDIOBA croqua de nouveau un peu de cola et s’agenouilla sur le plancher à carreaux blancs de la pièce puis débrancha machinalement l’appareil d’assistance respiratoire du lit 4, et brancha à sa place le chargeur de son vieux Nokia 3310 dans la prise.

Il eut un brouhaha derrière NDIOBA auquel elle ne comprit rien. Dans sa tête, tout allait toujours bien. Elle avait toujours chargé son téléphone portable dans cette prise entre 6 h 59 – 7 h 00 tous les lundis et jeudis. « Menottez-la », cria le médecin en charge du centre. Et les hommes de Damehane Yark, de vrais séides, se ruèrent gaillardement sur la vieille et faible et naïve et laborieuse femme de ménage. Ces hommes étaient très fiers de menotter quelqu’un et c’est un grand évènement à ajouter sur leur CV : J’ai menotté, suite à une enquête minutieuse que j’ai eu à diriger personnellement, une femme terroriste rattachée à AQMI et qui s’apprêtait à commettre l’attentat du siècle.

Vanessa sortit de la couverture et jubila tel un cabri de toute la grâce de ses yeux. « Enfin ! » reprit de Souza d’un timbre jouasse qui entra lui aussi dans la salle 2.

– Laissez-moi ! On ne peut plus charger son téléphone maintenant au Togo ? Laissez-moi tranquille ! se débattit la vieille NDIOBA, menottes aux poignets.

Et l’agent commença son laïus : Madame, vous avez droit de garder le silence. Tout ce que vous allez dire pourra être retenu contre vous. Vous avez droit à un avocat. Si vous n’en avez pas les moyens, l’Etat se fera le plaisir de vous coller un d’office…

 

CONTAGION – Renaud DOSSAVI

CON TA GION

Appel à textes – Ecrits Confinés
Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux de la Covid-19, surtout dans ce contexte de confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant.
Notre 6è texte est une nouvelle de Renaud DOSSAVI titré « CONTAGION« .

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Présentation de l’auteur : Renaud DOSSAVI

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Ayi Renaud DOSSAVI est un écrivain, journaliste et blogueur. Il écrit et blogue depuis plus de 5 ans, et s’intéresse en particulier à l’Afrique, l’Histoire et aux grandes contemporaines.

TEXTE : CONTAGION

CONTAGION

Tout a commencé il y a trois semaines. J’étais à la maison, à ruminer ma galère, quand Roland me sonna.

« Djo, Ribeiro est rentré, faut sortir, y a adoufouli ce soir. Bière et bouffe à Gogo ! »

Ribeiro-le-Parisien, comme on l’appelait. Le gosse de riche du quartier, on avait grandi ensemble. Mais lui il faisait les aller-retours Lomé-Paris, et moi je sillonnais le campus. Voilà. A chaque fois qu’il était à Lomé, c’était vadrouille sur vadrouille, beuveries et soirées arrosées dans les coins branchés de la ville. Nous constituons sa suite, et on l’aidait à dépenser tous ces euros et ces dollars, que ses parents avaient si durement volés dans les caisses de l’Etat et siphonnés vers des comptes à l’étranger, échange équivalent.

Mais ce soir-là, c’était différent, il ne fallait pas sortir, à cause de « la maladie ».

« Chaley, laisse tomber, je crois que je vais rester chez moi soir », murmurai-je à contre-cœur.

« Amegan, ne me dit que t’as peur de Corona ! Oh, la Poule mouillée, la Poule mouillée de sa race », se moqua Rachid. « Laisse tomber ces trucs de blancs là, toi aussi. Maladie-là ne touche pas les africains, tu sais bien ».

Pourtant, la nouvelle courrait, « Confinement », c’était le mot à la mode. Un oncle m’avait appelé expressément d’Angleterre, ce qu’il ne faisait jamais « Les blancs tombent comme des mouches seulement », m’avait-il dit.

Mais il n’était pas à Lomé, il n’était pas dans la dèche comme moi, et il n’avait pas une furieuse envie d’aller serrer de la minette de 20 ans, facilement éblouie par l’argent de mon pote rentré de France. So fuck it !

En deux temps trois mouvement, j’étais sapé comme jamais. Prêt à croquer la nuit à pleine dents, et à prendre Lomé par derrière. Nous sortîmes ce soir-là. Nous bûmes ce soir-là. On passa toute la soirée à se trémousser, à danser et à faire la teuf. Ce fut Gé-ni-al. Comme les rues étaient à moitié désertes, parce que les gens avaient peur du virus, nous avions la rue à nous tous seuls. Faire du 150 à l’heure sur les routes, avec un océan d’alcool dans le sang, il n’y a rien de mieux. YOLO ! comme on dit.

Deux semaines exactement plus tard, très exactement, Ribeiro-le-Parisien mourrait du Covid-19. Sa mort fut très rapide, foudroyante. Cet idiot avait toujours eu des soucis de bronches. Nous avions passé toute la première semaine de son retour ensemble, à faire la bringue, à aller à la piscine, à sauter de teufs en teufs, parmi toute la haute bourgeoisie du pays. Et cet idiot avait la Covid, et cet idiot de gosse de riche était mort.

Nous avions passé toute la semaine ensemble et cet idiot était mort. Et je commençais à avoir un peu la fièvre, et la gorge irritée. En temps normal, j’aurais pris un para et puis basta. Mais cet idiot avait la Covid et cet idiot était mort.

J’étais contaminé, c’était 100% sûr. Je pensai à Maman et son diabète, au pépé Romuald, le grand père de Rachid, du haut de ses 80 ans et hyper tendu. Mais qu’avions nous fait ?

Mon téléphone sonna. C’était Rash, il toussait déjà au téléphone.

« Azéa, on dit que c’est ça qui l’a tué ? »

« Oui »

« Tu penses à ce que je pense ? »

« Djo, on est contaminés, c’est sûr. »

« Ewoué, qu’est-ce qu’on va faire ?»

Retrouve-moi à la maison, toi et toute la bande. J’ai une idée. Wallaye, on ne sera pas les seuls à attraper cette maladie.

Quitte à avoir la Covid, autant en faire quelque chose d’utile.

 

Assez étonnamment, il fut bien facile de les convaincre. Richard, un cinglé de vicelard, voulait contaminer tout le monde au marché avant de rentrer. Rodolphe parlait de l’église. Roméo, qui avait plus de suite dans les idées, suggéra d’aller à l’AG d’un parti politique qu’il n’aimait pas beaucoup, c’était la période des grands rassemblements, on célébrait la dernière victoire électorale.

Mais c’est moi qui eus la plus belle idée de toutes.

 

« Les soldats ? », fit Rashid, incrédule.

Oui, eux-mêmes. On va les contaminer tous, tous sans exception.

Nous avions une relation très compliquée avec la Police dans mon quartier. On s’est fait harceler tellement de fois, à cause des manifestations politiques et des rafles nocturnes intempestives. A force, nous en avons une haine presque atavique.

« Réfléchis, c’est à cause d’eux qu’on est dans cette situation, c’est à cause d’eux que le pays est dans cette merde. On va faire notre part, et on va se venger. »

« Il a raison, ils sont entassés les uns sur les autres dans les camps. Si ce virus entre là-bas, ça va être un festival »

« J’aime l’idée, fit Richard, mais comment on va les approcher jusqu’à les contaminer ? »

Je les regardai tous d’un regard circulaire dans la salle, ils avaient déjà l’air un peu malade. Richard ressentait déjà les douleurs musculaires, et Rashid avait un pull-over, fièvre.

« C’est simple mes amis. C’est eux qui viendront nous trouver…dehors…durant le couvre-feu »

« Merde, toi t’es un cinglé. », s’écria Rashid, avant de tousser un bon coup, l’air était surement saturé de milliards de particules virales.

« Récapitulons, fit l’un d’eux… »

« C’est le couvre-feu, à cause de Corona là »

« Oui »

« Et tu veux qu’on sorte »

« Oui »

« Et les soldats vont nous attraper »

« Oui »

« Et nous ils vont nous bastonner »

« Oui… »

« Parce qu’il est impossible de bastonner quelqu’un tout en maintenant les distances sanitaires »

« Oui c’est ça. Nous sommes 5 ici, il y a environ 8 soldats par unité de patrouille en général…  Avec de la chance, on peut facilement contaminer 40 personnes, dans trois semaines, ils seront 100 au moins puis 200, puis 400, puis 1200…en un rien de temps, les camps seront à terre. Les camps sont vastes, mais la maladie est rapide, très rapide, d’une contagiosité foudroyante. »

« Ce sera notre contribution à la lutte. », s’écria l’un deux, dont j’oubliais le nom.

« Et surtout on va se venger de ces bâtards ! Je ne vais pas attraper cette maladie seul ! Ils n’ont qu’à bien gérer Corona dans les camps. »

 

 

L’affaire fut entendue. Chacun prendrait un quartier différent, pour toucher un max d’unités différentes.

Vendredi, 19h, c’était l’heure du couvre-feu. Mais au lieu de rentrer me cacher, je sortis discrètement vers le portail. J’étais prêt : je portais une triple couche de vêtement pour absorber, et j’avais allègrement toussé sur mon pull-over ».

Je ne marchai pas plus de trente minutes avant de me faire accoster par la patrouille. Le pick-up, reconnaissable entre mille me barra rapidement la route, plein phare sur ma gueule. Je ne bougeai pas, j’étais prêt. J’étais terrifié et excité à la fois. J’allais participer à quelque chose, dans un mois, cette foutue armée gouterait à mon petit cadeau.

Cette idée m’aida à supporter la bastonnade, les déluges de coups qui s’abattirent sur moi. Et la douleur, terrible, qui me brisait le corps. Mais je me débattis, gesticulai dans tous les sens. Ces gens étaient certainement contaminés. Mission accomplie.

Je rentrai chez moi, en sang, mais content. Le lendemain, par contre, je ferais moins le fier. Pas à cause de la douleur dans tout le corps. Non, ça ne s’est rien. Mais Rashid, ce bon vieux Rashid n’a pas survécu à sa rencontre avec la Patrouille.

La Patrouille a tué Rashid, l’a battu à mort. Je ressortirai demain, pour en contaminer d’autres. Le temps fera son œuvre, et le virus fera notre vengeance.

La fin du monde – Urbain AMOUSSOU

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Appel à textes – Ecrits Confinés
Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux du Covid-19, surtout dans ce contexte confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant. Rêver un futur possible ; stimuler et motiver.
Notre 5è texte est une courte nouvelle, La fin du monde , de Urbain Amoussou

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Présentation de l’auteur : Urbain AMOUSSOU, écrivain, entrepreneur et fondateur des Editions AGAU

Texte : LA FIN DU MONDE

Lorsque la situation est devenue ingérable et qu’on avait atteint près d’un demi-milliard de morts et plus de quatre fois de contaminés, les pays étaient devenus une fois encore individualistes. Une réaction toute humaine et les gouvernements, où qu’ils soient sur terre, sont constitués des plus orgueilleux des humains.

Chaque pays démarra son projet de survie. Les noms allaient de semences du futur, Heaven, Tempête virale à Apocalypse…. Chaque Etat souverain avait son idée sur comment garder son humanité, en d’autres termes son peuple, pour une repopulation après que la terre soit guérie. Les programmes variaient, mais tout le monde était d’accord qu’il fallait repeupler la planète avec les meilleurs, les plus aptes, les plus intelligents, la quintessence de chaque nation. Bien entendu il y avait ceux qui étaient convaincus que des représentants mâles étaient les plus à même de défendre leur place sur terre, d’autres lancèrent des programmes de formation de militaires de haut niveau, certains proposèrent des artistes, des écrivains, des ingénieurs, des religieux… Il y avait bien entendu des choix suivant la tête, la richesse et suivant d’autres bassesses tout à fait humaines. Même face à cette fin, presque une annihilation complète les êtres humains n’avaient pas beaucoup évolué et plus que jamais ils risquaient de repeupler la planète avec des êtres égoïstes et immatures.

Je faisais partie du comité scientifique chargé de la question dans mon pays. Nous étions 13, afin d’avoir des avis démocratiques et statiquement valables : professeure Anice 40 ans d’expérience en biologie moléculaire, Pr Djesso 30 en physique quantique, Pr Hamar virologue, enseignante depuis près de 50 ans … Les 13 personnalités étaient la crème de la crème, reconnues pour leurs recherches théoriques, pratiques et leurs capacités cognitives et intellectuelles. Toute la communauté nationale et internationale reconnaissait leur sagacité.

Nous avions tous plus de 50 ans d’âge moyen et encore plus en matière de connaissances. Le temps pressant, nous nous convînmes finalement après de mûres et profondes réflexions que les meilleurs représentants étaient là devant nous : nous-mêmes. En effet, s’il fallait rechercher d’autres personnes, les former à la survie, s’assurer qu’ils ont de bons gènes, voir leurs capacités de réactivité psychologique dans un environnement contraignant… il nous aurait fallu des mois et des mois pour être prêts et justement le temps nous manquait. Et parlant du temps, nous nous concentrâmes d’abord sur une manière de nous en donner pour trouver une solution. De la pure logique, aussi, lorsque les autres recherchaient les meilleurs candidats à leur programme de survie et que ces derniers se faisaient terrasser les uns après les autres par un adversaire invisible, mais si dangereux, il nous parut, à nous, que la meilleure manière de sauver l’espèce humaine était de se donner le temps en nous préservant.

La décision ne fut pas facile à prendre et il fallut expliquer à des politiciens véreux et narcissiques qu’ils n’auraient pas de place au bord de l’arche. Ils voulurent bien, pour certains nous retirer le projet, mais ils l’auraient fait que les chances de survie de la planète auraient été réduites presque à néant.

Nous nous mîmes au travail et eurent tôt fait de développer une solution physiologique de maintien de la vie en stase et ainsi attendre la fin de l’épidémie et ensuite reprendre le travail et trouver une solution au virus. Ce que nous ne pouvions expliquer à tout le monde, à toutes ces personnes qui espéraient que nous saurons trouver une solution au virus ou du moins sauver l’humanité d’une manière ou d’une autre est que la seule solution était le temps.

Le virus était une vraie chimère, et même s’il venait d’un laboratoire, en bon virus il s’était adapté à notre environnement et continuait d’évoluer. Aucune statistique, prévision, projection ou réflexion ne marchait avec ce virus ci. Nous avions eu la peste, l’Ebola, le VIH, la rage, le H5N1, le Marburg … mais rien de comparable à la COVID, si fantastique qu’il en devenait illusoire. Elle changeait, se déplaçait tantôt par l’air, tantôt par le sang, on le retrouva aussi bien dans la salive que dans le liquide séminal. Les vaccins, les médicaments et autres traitements développés devenaient obsolètes après quelques semaines. Et chaque jour des millions de cadavres s’entassaient dans les rues et il n’y avait plus assez de places pour les enterrer et d’ailleurs personne ne voulait plus toucher à qui ou quoi que ce soit. Respirer devenait mortel.

La diapause induite fut lancée et les caissons étaient couplés à un détecteur de virus. Le caisson ne s’ouvrirait que lorsqu’il n’y aurait plus de particules virales dans l’atmosphère. Il ne nous restait qu’à attendre la fin, que la planète ait éliminé de lui-même cette menace. C’était, je l’avais déjà dit, la seule solution possible. Ce que nous pouvons faire c’est prendre des personnes capables de pouvoir renaître dans un monde qui sera différent à jamais de ce que nous connaissons, voire hostile. Et il n’y avait pas mieux que nos cerveaux pour faire cela.

Quand nous nous réveillâmes je sus automatiquement que quelque chose n’allait pas. J’étais le premier à me réveiller. Les autres sortirent quelques minutes après.

Nous nous regardâmes. Un truc a dû mal fonctionner. J’eus du mal à m’extirper de ma capsule de diapause, mes muscles étant engourdis par des années d’inactivités, mais c’était plus que cela. Ma peau était ridée et dans le miroitement de la vitre de la capsule je vis un visage émacié et des yeux vitrifiés et laiteux. Je soulevai avec mal mon bras et une chair asséchée pendouillait de mon avant-bras. Un squelette aux cheveux blancs rares me regardait.

La première qui eut l’idée de vérifier la date était la Pr Anice. Elle écarquilla ses yeux bridés par la vieillesse.

450, dit-elle.

Quoi ? lança quelqu’un.

« On a fait 450 ans dans le caisson » répéta-t-elle lugubre.

Nous avions pensé à quelques mois voire deux ou trois ans, mais pas 450 ans.

Bien que le caisson ait ralenti le temps, des millisecondes sur plusieurs siècles, couplées à une amyotrophie et la sénescence naturelle, la vieillesse des membres du comité – tout cela réunit, nous étions sortis comme des vieillards de plus de 100 ans.

Nous n’avions plus le temps de sauver qui que ce soit. Ni le reste de l’humanité, ni nous-mêmes.

Si au moins nous étions jeunes, on aurait pu utiliser une multiplication naturelle, biologique. Copuler pour sauver l’humanité, maintenant que le monde est propre. Mais ça aussi nous ne pouvions plus, nos horloges biologiques étaient mortes et au vu de la tête du Pr Anice, aucun de nos organes ne saurait s’attirer et créer la vie.