Melpomène

Melpomène

« J’aurais aimé t’aimer, mais je ne suis qu’un écrivain

Et nous les artistes, ne pouvons être fidèles

Si en fait, nous le sommes, mais pas à deux, ni à trois

Elles sont légion, et nous devons chanter le bonheur d’être avec chacune

Nous ne sommes que ce qu’elles décident de nous

Et parfois, vous, qui n’avez pas la foi

Vous pensez que nous vous trahissons »

« Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant… Alors les hommes qui nous aimaient et qui n’osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole.

Ce n’est pas seulement cette soif de gloire qui anime l’écrivain dans la solitude ; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable que nul autre être ne peut lui enlever »… ni lui donner.

Ces paroles de Johann Zimmermann m’avaient ébloui la première fois que je les avais lues. Je n’étais encore qu’un puceau et j’y ai cru…

Mon talent avait éclos dès les premiers printemps de ma vie. Je voyais l’envie dans le regard des autres, ceux de mon âge mais aussi des adultes. J’avais à peine 13 ans quand je compris que j’étais différent, mon art était étrange et sublime. Je ne désirais qu’une chose au monde : écrire, et à chaque fois j’y laissais un peu de mon âme et de mon sang.

Mon enseignant, au petit collège, fut le premier surpris. J’étais doué mais pas que… il y avait autre chose d’indescriptible. Ce qui faisait que mes récits plaisaient et se réalisaient. Chaque texte, chaque mot, chaque histoire, chaque personnage paraissait tisser des fils de la vie. Pourtant je n’écrivais rien d’extraordinaire.

Le secret vint à m’être révélé quand j’eus mes 21 ans. Je rencontrai en ce moment ma muse, plutôt mes muses, elles étaient nombreuses, les gardienne des arts nobles, celles qui ne se révélaient qu’à quelques élus. J’étais jeune et je tombai sous leur charme. Elles étaient l’incarnation de la beauté pure, chaque brin de leur souffle me mettait en transe et elles épuraient mes faiblesses, les drainant vers la tombe pour me laisser écorché, sensible telle une vierge la nuit de noces.

Je m’étais donné à elles et elles me donnèrent, en échange, du succès éternel, et les trois conditions qui ne pouvaient être changées.

La première règle : mes histoires doivent toujours être vraies ;

Deuxièmement, je me dois de toujours parler de la plus haute quête humaine : l’Amour. Et la troisième et non des moindres, mes histoires doivent constamment mal finir.

La recette paraissait simple et je trouvais une telle jouissance dans chaque récit qui recevait l’approbation des mortels que c’en était immoral. Mon talent n’était point feint certes, mais voir tout ce monde, vous encenser, avait quelque chose de divin, d’exaltant. L’écriture me donnait tout, la joie, les possessions, les autres, la chair… Mes chagrins s’étiolaient quand j’avais la plume en mains, même si au final je ne faisais que les transcrire dans mes vers, mots, musiques… et d’autres en portaient le fardeau. C’était cela la beauté, le fait de communiquer mes mauvaises, et parfois aussi mes bonnes humeurs aux autres, qui s’en délectaient au point d’en succomber.

Je ne saurai réellement dire celle que je préférais, tout ce que je peux affirmer est que chacune avait ses qualités et ses points faibles. Les dieux sont capricieux et les déesses pires. Je suis convaincu qu’elles étaient celles qui avaient manigancé ou forcé les dieux à créer l’autre côté. Erato aimait la compagnie de Melpomène, pourtant on aurait dû les séparer. A deux elles rendaient souvent mon âme si triste au point d’avoir envie de pleurer sur mes textes. Elles arrivaient souvent vers la fin pour clore l’histoire et donner aux lecteurs ce qu’ils aiment, la tragédie, le drame, la mélancolie, cette plainte doucereuse qui grave dans l’âme cet arrière-goût d’inachevé.

Euterpe et Terpsichore se donnaient souvent la main, mais toute la joie de vivre était démontrée par la dernière, qui un pas après l’autre donnait le tempo aux mots, glissant sur la musique chantée d’une voix enfantine par la belle Euterpe, qui n’avait pas que la voix de magnifique. Sa beauté avait déjà rendu fou et solitaire trop d’artistes. Calliope m’agaçait souvent, exigeante et aigrie, vieille folle pour qui la quête de la perfection n’avait d’égal dans le monde divin. Trop d’écrivains, de peintres avaient donné leur unique vie pour la contenter, oubliant souvent qu’elle était immortelle elle. Personnellement et plusieurs ne seraient pas d’accord, mais si je devais choisir ce serait Clio ou Melpomène mes préférées. J’ai toujours préféré l’histoire à la beauté et au lyrisme du texte.

Je contais donc les histoires des autres. Il me suffisait de les regarder, de les entendre parler, se toucher, se sourire… pour connaître le chemin et l’aboutissement de leurs idylles, et dans l’encre de ma plume, j’écrivais, je peignais leur incapacité à pouvoir jamais atteindre le bonheur, l’Amour ; je la rendais éphémère. La tragédie était là, réelle, sans aucune comédie et Thalie devrait être la plus frustrée. Qu’ils étaient naïfs de croire qu’ils resteront à jamais ensemble ! Ma plume infailliblement savait, peignait la fin de ces choses si douces. Mes muses, avec l’expérience de siècles et millénaires d’humains qui avaient emprunté cette voie, connaissaient la vérité avant la fin. Pourtant ils revenaient tous pour me lire. Ils étaient nombreux à croire que je parlais d’eux. Quelque part ce n’était point faux. Ils ne sont que les fruits d’une évolution qui n’est point encore aboutie et qui ne le sera que dans l’éternité et l’absolu. La seule chose qui nous est accessible sur terre c’est la foi.

Et ce fut à une dédicace, tout plein de gloire, que je compris, ce qu’ils pouvaient ressentir, mes lecteurs. Je tombai follement amoureux d’une humaine et j’eus foi en l’avenir. Je ne pouvais désormais plus écrire l’histoire des autres, je ne voulais qu’écrire la mienne. Alors j’ai arrêté d’écrire.

FIN

Urbain AMOUSSOU

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