L’Immortel_Urbain AMOUSSOU

L’IMMORTEL

Il y a des nuits où tout paraît plus vivant, l’existence prend une lourdeur qui vous écrase de toute sa réalité. Et ce n’est plus tant les humains qui sont vrais, mais l’impalpable, l’invisible.

Le père tenait la main de son enfant, il le mettait sur un chemin où il savait qu’il n’y aurait plus de retour possible. Son enfant allait désormais chercher et porter son propre nom, à nul autre pareil. Un fardeau et une bénédiction. Il regarda sa montre, 23h52. Il avait éteint les lumières de sa voiture pour ne pas déranger l’autre monde. Ils avaient failli se perdre dans toute cette obscurité, mais alors qu’ils tournaient sur un chemin de travers, le hululement d’un envoyé des maîtres de la nuit se fit entendre et il reconnut, instinctivement, le bon chemin.

Là où ils allaient nul n’y vivait, nul ne connaissait l’endroit. Seuls les initiés retrouvaient le chemin. Il avait été initié par son propre père, qui l’avait été aussi et ceci depuis la nuit des temps, depuis les temps où les hommes vivaient encore avec les dieux. Ce soir, c’était au tour de son fils, Vimakou, qui allait lui aussi recevoir son initiation et c’est presque les larmes aux yeux que son père se retourna et lui intima de sortir dans la nuit et laisser son maître intérieur le guider. Le père avait peur, cette peur qu’ont tous les pères, mais aussi les mères qui voudraient voir leurs enfants répondre à leur destin.

Le jeune Vimakou sortit dans la nuit, il n’avait pas peur, il ne tremblait pas. Il avait été mis au monde pour cet instant précis. Il huma l’air, guettant tout brin de vent, le moindre bruissement du silence, quêtant un signe, un sulfure même léger, de ceux qui n’existent plus ni ici, ni là-bas et qui, désormais, seront ses guides.

Il avança, assez, pour ne plus être perceptible à son géniteur. Il eut une pensée pour sa mère. Elle pleurait encore sans doute à cet instant. Vimakou se baissa, prit la position de prière enseignée par les maîtres, les deux genoux à terre, accroupi sur son séant, et baisa la terre du front et lança furieux à tout l’univers : « Midonoudo ».

Alors qu’il se baissait pour la énième fois, toute la terre lui répondit : « Miakpata mido ». Il était arrivé.

L’enfant disparut pour près de sept ans, et sa mère pleura autant et comme tous les hommes, son père se cacha aussi, pour pleurer, chaque nuit, vers minuit et ses environs. Ils pleurèrent longtemps, Puis un jour, le fils revint frapper à la porte de ses parents. Il n’avait pas changé. Il avait juste grandi.

Et à partir de ce moment, il endossa son nom sacré : Vimakou, la vie ne meurt point. Très vite ses parents comprirent qu’il n’était plus comme eux. Il avait été le fils du père, là il était désormais le guide de plusieurs. Le père était déjà capable d’écouter et de comprendre les êtres, même ceux qui ne parlaient pas, le fils lui était leur maître.

Vimakou ne vieillissait pas. Bien entendu tous les parents prient de ne point survivre à leur enfant, mais Vimakou était un être à part. Il ne craignait rien et tout le monde et toutes les choses commençaient à le craindre. Durant des années, alors que la vieillesse s’accaparait du corps de ses parents, de ses frères et sœurs, lui ne changeait point. Ses blessures guérissaient en une heure. Ses os se ressoudaient en une journée. Ses rides se tassaient en une semaine et son âge changeait.

Bientôt, alors que ses parents pourrissaient sous terre et que son dernier petit frère devenait sénile, il fut obligé de partir. Les mortels n’ont jamais supporté les dieux. Il vécut ainsi, de vie en vie.

Vimakou avait accumulé un savoir hors du commun, que personne ne lui comprenait, mais bien réel. Il ne pouvait leur expliquer que le temps était son allié et son maître, tandis qu’il était le bourreau de la majorité des vivants.

Un jour, bien bien après plusieurs vies, il fut invité en Angleterre et il prit un vol passant par Belfort. Tout se passait bien jusqu’à ce qu’ils soient au-dessus de la capricieuse atlantique, où les coups d’ailes d’un papillon entraînent souvent des ouragans. Ce fut d’abord un choc coupé. Puis les secousses se succédèrent. À côté de lui une jeune et belle femme voilée le regardait. Vu les circonstances, il ouvrit simplement la main et elle s’y jeta toute entière. Et durant toute la chute de l’appareil, elle ne cessa de le serrer, de le griffer et de le supplier de rester là. Il fit de son mieux, aucune parole ne fut échangée, pourtant jusqu’au dernier moment, cette jeune inconnue sut qu’elle avait eu un ami, un vrai, qui comprenait toute sa douleur et sa furieuse envie de rester en vie.

Nul ne peut expliquer la sensation que provoque les secousses en avion aux humains. Il faut vivre cela pour comprendre. Plusieurs étaient d’ailleurs morts ou avaient perdu connaissance avant que la carlingue n’heurta la surface dure de l’océan. Sous le choc, l’avion implosa et Vimakou eut juste une fraction de seconde pour s’excuser auprès de sa voisine. Il ne pouvait rien pour elle. C’était peut-être là le plus dur dans son état. Ne pas pouvoir aider les mortels qu’il aimait bien. La douleur avait toujours été du côté de ceux qui restaient. Ce n’était point son premier accident. C’était juste son premier en plein océan. Quand il se réveilla, il était accroché à un bout de caisse qui prenait l’eau.

Ce fut à cet instant qu’il se rappela, qu’au cours de toutes ces années, générations, vie après vie, mort après mort, il n’avait pas appris à nager. Il eut un sourire, tout en pensant à Roméo et Juliette, non plutôt à Titanic, il n’en était plus vraiment sûr. C’était l’un des rares films qui l’aient fait pleurer. Le bois, sous son poids ne pouvait plus tenir sur l’eau.

Vimakou, alors que sa conscience se gorgeait d’eau et que son corps sombrait dans les abysses de l’Atlantique, se rendit compte que ce n’était pas tant le fait de tomber à l’eau qui lui serait fatal, mais le fait de rester sous l’eau. Et le pire serait de ne pouvoir mourir.

FIN

Urbain AMOUSSOU

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s