GROSSIS!

GROSSIS !

Lorsque Richard avait commencé à prendre quelques graisses ici et là, tout le monde trouvait cela normal. Il était politicien, en plus d’être riche et ce n’était un secret pour personne que les meilleurs politiciens du pays, les plus influents avaient un embonpoint affiché, avec fierté. Certains avaient d’ailleurs commencé à le surnommer le prince Djobo. Il en souriait largement. En un mois il avait dû prendre au moins quinze kilos. Il est vrai qu’il restait plus souvent à la maison maintenant, à cause de la COVID. De toute manière, l’hémicycle ne lui manquait pas vraiment. Ils ne faisaient qu’y valider des décisions prises au plus haut de la hiérarchie.

Au début, il devait faire dans les 79kilo. Puis il passa à 95, bientôt, 98. Instinctivement il essaya de se contrôler pour ne pas dépasser les 100. Il diminua la quantité de nourriture ingurgitée. Du copieux petit déjeuner, de bacon, œufs brouillés, jambon, pain, haricots bouillis et ramollis… il passa à uniquement des œufs à la coque et du café. Il sauta le déjeuner et le soir il ne prenait désormais que des fruits, mais rien n’y fit. Un matin il se leva et sa balance de bain lui montra 123 Kilos. Du jour au lendemain. Il eut envie de jeter la machine, mais cela aurait pour conséquence d’alarmer sa femme. Il respira un coup et sifflotant il rejoignit sa dame.

« Tu es à combien chéri » ?

Les femmes posent toujours des questions à problèmes, pensa Richard en grommelant. Il n’était plus vraiment certain de ce qui l’avait énervé, mais il eut l’appétit coupé. La femme comprit, et eut pitié pour son mari mais surtout pour la machine électronique qu’elle lui avait offerte. Elle irait vérifier après. Elle se précipita pour lui glisser quelques fruits dans la voiture. Elle commençait vraiment à s’inquiéter. Elle voyait son homme gonfler sans vraiment savoir pourquoi. Pourtant elle était témoin de son abandon, au jour le jour, de la nourriture grasse.  Pourtant rien ne changeait, il continuait à prendre poids, comme un cochon trop et mal nourri. Bref elle ne comprenait pas.

Quand Richard atteignit 188, le plus dur n’était plus vraiment le poids, mais les difficultés de la vie de tous les jours : se baisser pour attacher ses lacets, rentrer dans sa voiture, respirer, rentrer dans ses habits, marcher, voire dormir. Puis brusquement d’une nuit à un matin, il dépassa les 200 kilos. Et le lendemain il n’arrivait plus à se lever du lit. Son point de gravité allait d’une partie à l’autre du corps et il n’appartenait plus à son squelette d’origine de porter cet être étranger. Deux jours après il avait pris 50 kg de plus. Les médecins mobilisés en vitesse n’eurent aucune explication. On fit venir un bulldozer pour le sortir de sa chambre en cassant la fenêtre.

Un avion spécial fut affrété pour le Prince Djobokou. Les autres avaient ajouté le « kou » parce qu’il avait dépassé la limite du djobo et approchait d’une mort certaine.

Il arriva en France le même jour et fut admis dans un hôpital où les dignitaires africains venaient souvent régler leurs nombreux problèmes de santé ou y mourir au calme. Les meilleurs médecins arrivèrent, alléchés par l’argent, mais aussi, curieux de cet africain qui prenait 50kg chaque deux jours. Certains tracèrent des courbes de morbidité, d’autres tentèrent des injections, voire coupèrent des choses ici et là sur le corps gargantuesque de Richard, rien n’y fit. Curieusement ce fut un Raoul Leblanc qui proposa innocemment d’aller voir les marabouts.

Retour en Afrique donc deux jours après. Le nouvel avion avait dû être découpé pour élargir l’entrée. Un soleil tout radieux accueillit le débuté, pourtant il n’eut pas ce plaisir, tout africain, d’être ébloui. Une chair visqueuse avait envahi son visage. Il y avait encore plus terrible et basique. La chair avait à profusion bloqué tous les trous et l’anus, les yeux, le nez, les oreilles, le trou de miction, tout était fermé par une chair purulente. Il souffrait tant. Les doses éléphantesques de calmants ne servaient plus à rien, tous ses médicaments se retrouvant bloqués par la graisse.

Ce fut sa femme qui lui annonça la nouvelle, avec un mégaphone braqué sur sa tempe : il fallait retourner à Laokpé.

Au début, il ne comprit pas, les messages des marabouts et des divinités étant toujours ambigus. Puis ça lui revint. Si ceux qui étaient là avaient pu voir ses yeux, désormais internes, ils auraient compris aussi : la vérité du péché. Il avait renversé la dame d’un vieux à Laokpé. Tout avait été réglé en deux jours et à peine 500 000f. Le vieux n’avait cessé de pleurer sa femme morte et le jour de l’enterrement au moment où, goguenard, il présentait des excuses à peine claires, le vieux s’était rapproché et avait lancé un « grossis » incompréhensible. Tout le monde avait explosé de rire lui y comprit, pensant que le pauvre homme essayait de baragouiner sa douleur en un français approximatif.

Richard fut transporté la nuit même dans un camion benne et ils débarquèrent à Laokpé. Le village dormait déjà. Il s’était déplacé avec du monde, toute une garnison d’hommes armés et la localité fut envahie. Les villageois, réveillés et délogés de leur case en pleine nuit, étaient déjà furieux.

La situation fut expliquée au chef, qui dans la langue du milieu passa le message aux villageois. Un grand silence tomba. Une minute, deux minutes, 10mins.

Le chef fit signe et un jeune revenu de la ville, qui expliqua dans un français impeccable à Richard et ses gardes du corps, que « le vieux était mort de chagrin une semaine avant ».

FIN

Urbain AMOUSSOU

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