L’ORIGINE DE LA FOI

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L’ORIGINE DE LA FOI

Je n’ai jamais été très religieux, la faute peut-être à mes parents qui l’étaient un peu trop. Bien que je respecte le penchant humain à se choisir des dieux et déesses tous créés à son image, je n’ai jamais poussé l’outrecuidance jusqu’à croire qu’il y aurait quelque part un esprit gargantuesque ou un Dieu ou autre qui se soucierait de ma misérable personne. Qui plus est mon petit cerveau logique à outrance ne saurait accepter l’omnipotence et l’omniprésence de tous ces êtres sur une autre échelle.

Un après-midi pourtant, tout allait changer.

C’était les vacances de 2012. J’étais rentré de France avec quelques amis et sans doute l’effet combiné de l’ennui et de notre quête de montrer notre présence aux autochtones, nous décidâmes d’assister à la Grande Mess des divinités noires d’Afrique.

Il y avait la diaspora venue de tous les recoins du monde, mais étrangement ceux qui étaient les plus joyeux n’avaient aucun lien avec le continent noir. Au-delà d’une simple joie, il émanait d’eux une vraie foi en ce qui allait se passer et ils suivaient religieusement les prestations des différents couvents.

La plage était bondée, des étrangers.

Je m’ennuyais un peu. Entre les danses applaudies à tout va, juste pour des remuements de corps et une transe artificielle créée par le mélange du Sodabi local et la chaleur exubérante de cette plage au sable noir, il n’y avait rien de nouveau sous les cieux pour moi. J’avais grandi dedans comme Obélix. Une schizophrénie culturelle née de la colonisation. On est surpris à la naissance de voir ses parents défendre le Christ le dimanche et appeler les noms de tous les bizus et esprits le samedi. Puis on finit aussi par s’y habituer. C’était normal.

Pourtant quand les zangbeto sortirent tout le monde se tut, moi y compris.

Ils créèrent un mal-être perceptible dans toute la tribune. La jolie brésilienne à côté de moi frémissait. J’étais certain que ce n’était point l’effet de mon corps collé au sien. Ils ne parlaient pas, pourtant toute l’assistance entendait leur murmure lourd et empreint de dignité qui emplissait tout l’espace et le temps alentours.

Le meneur, avec le front serti de tresses aux cauris, tenait dans les mains deux objets. De la main droite le Azan avec lequel il donnait des ordres muets et de la gauche il soulevait périodiquement le sceptre : un hideux balai noirci et collé intimement par des litres de sang et d’alcool.

La magie était là. Palpable. Ils se mirent à chanter, tous, sans qu’on ne sache réellement d’où venait le chant lugubre et avertisseur :

Tivodé mawou lindja, Mikpélé gbédédji.. Toutoutou, toutou matou, guéssou guéssou, tiya tiya… Vonvon miléa, vonvon méléo… Médé wobo ébomadio, médé woazé azé madio, kinto otsi kada hadjéwodjiyé, kintoo somavooo, azéo somavoooo, déviyé mégni looo gnémé gnadéooooooo oooooo

Etrangement chaque parole, chaque mot, remuait quelque chose en moi… On aurait dit un appel… J’esquivai quelques pas, secoua mes hanches, le rythme était toujours là, je n’avais pas tout perdu. Ma brésilienne me regarda, étonnée. Je ne savais à quoi je ressemblais, mais elle a dû voir en moi un vrai Vodoussi, un vrai homme depuis des années.

Ils tournèrent et tournèrent. Les azanho furent soulevés, découvrant des tortues, des serpents, des crabes. Puis un poulet fut jeté sous l’un. Le temps d’une ronde et nous voilà devant un plat fumant de riz-au-gras au poulet grillé.

Le clou du spectacle fut quand sous un ordre à peine donné, nous nous levâmes comme un seul homme pour nous approcher du bord de mer. Et là, devant nos yeux, l’un après l’autre, ces hommes de la nuit, les zangbeto, glissèrent sur les vagues, surfant sur des roulis énormes, bientôt trop loin pour prendre pieds si jamais ils en avaient.

Ce fut à cet instant que ma foi naquit. S’ils avaient pu faire ça, alors Jésus l’a sûrement fait aussi.

FIN

Urbain AMOUSSOU

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