Une journée parfaite – Urbain AMOUSSOU

Une Journée (2)

Une journée parfaite

Ce matin quand je me suis réveillée, je savais que ce serait une journée pourrie. J’aurais bien aimé rester sous les draps et faire comme si toute cette énergie négative dans l’air ne me concernait pas, mais ça aussi je ne pouvais pas.

En fait pour vous dire la vérité, l’obscurité venait de moi. Normal, j’allais me faire virer de mon boulot. Tout le monde le savait, sauf peut-être le jour.

Dehors le soleil souriait, les oiseaux gazouillaient et une fraîche brise apportait les rumeurs de la mer. Mais la tristesse étreignait mon cœur et je me sentais perdue.

Il y a des jours ainsi où tu as l’impression que même la nature se moque de toi. J’eus beau appuyer de toutes mes dents jaunies sur le bulbe de la dentifrice rien ne sortit. Les fils de la brosse partaient dans tous les sens, comme s’ils riaient.

Puis quand le savon tomba sur le carreau sale de la salle de bain, ma foi en cette journée fut comble. Il y a un adage qui dit que lorsque vous vous lavez avec votre partenaire et qu’il fait tomber le savon, il ne faut jamais se baisser pour le prendre. Vous risquez de vous faire …

Je décidai donc de faire un pied de nez à la vie et je me frottai juste avec l’éponge mouillée à l’eau, en priant pour mes péchés.

Ma convocation était à 08h30. Il était déjà 07h55. Arriver à une séance disciplinaire en retard, serait-ce considéré comme un affront ou juste un dernier baroud d’honneur ?

Ma voiture hésita puis tonna. Les agents des services d’essence sont toujours étonnés quand je leur dis que c’était un moteur à essence. Tous, en l’écoutant, sont convaincus qu’elle devrait rouler au gazoil. Un peu comme moi. Je méritais mieux et tout le monde le savait.

Comment expliquer à mes patrons que l’état cahoteux de la route, les feux tricolores, les jeunes vendeurs de Pectol… étaient l’une des raisons de mes retards ?

Quelques légers embouteillages après, j’arrivais au boulot. 08h26. Je sortis de la voiture et ce fut à cet instant que je le remarquai. Un petit garçon, il avait croisé les bras sur la tête. 4-5 ans. Il me regarda, rien d’autre, pourtant ce regard me toucha tant et si bien que j’en oubliai ma convocation.

Il avait une plaie au pied qu’il avait bandée avec du plastique. Il m’expliqua qu’il dormait sur un chantier et l’échelle sur laquelle il dormait, un clou, qui y rouillait au calme, lui avait transpercé le pied.

Ses lèvres étaient gercées. J’eus envie de l’amener à l’hôpital, mais je me rappelai de mon rendez-vous, pour me faire virer.

Je mis la main à la poche et sortis quelques pièces et un billet de 2000f. Pour dire vrai c’étaient mes derniers sous.

Vu son état, je ne pouvais lui donner les piécettes, alors je lui remis les 2000fcfa. Je lus la surprise sur son visage et il plia un genou en me disant merci. Un geste qu’avait l’habitude de faire une mes nièces, quand elle était encore un caneton.

Il fit demi-tour et je remarquai une mouche qui tournait autour de son pied. Juste là, en bas, là où le sale plastique transparent lui servait de bandages.

Je me précipitai à la réunion. Ils étaient déjà tous là, ceux que je ne contenterai jamais, même si je vendais mon âme pour eux.

Ils avaient raison sur tous les griefs portés à mon encontre. J’étais indisciplinée, incapable de suivre les ordres et de respecter la hiérarchie. J’étais incapable de comprendre la médiocratie et je ne faisais qu’à ma tête une fois que mon cœur me disait allons-y. Et étonnamment il le disait souvent ces derniers temps. Là tout suite, il me murmurait déjà « allons-y, lâche un merci et allons-y ». Il est poli mon cœur mais si sauvage.

J’étais loin d’être aussi intelligente, aussi dynamique, aussi respectueuse que la plupart des membres de mon équipe, mais quand il s’agissait de venir en aide aux autres, quand il s’agissait de faire parler son cœur j’étais toujours la première. Être une femme, réussir grâce à ses compétences, se faire respecter des autres et être indépendante – tout cela en même temps – ce n’était pas facile dans le milieu.

Je ne tentai pas de me défendre. Ils me déclarèrent inapte à effectuer les tâches qui m’étaient confiées. Je les en remerciai et leur exprimai ma compréhension.

J’avais une semaine pour vider mon bureau.

Tout au long de la réunion, je ne pensais qu’au petit garçon blessé. Je priais pour le revoir à la sortie. Il avait besoin de soins.

Malheureusement il n’était plus là. Cela me rendit triste.

Sur le chemin de retour, ma voiture eut une panne sèche.

Je la laissai là. Il me restait quelques pièces que je distribuerai aux jeunes, qui arrangeaient nuit et le goudron crevassé, aux enfants, qui vendaient du PECTOL aux feux tricolores ou à cette vieille qui y quémandait. Il me resterait encore de quoi prendre un petit café au lait quelque part… La vie est plutôt belle et je me sentais belle aussi, heureuse et libre … de tout … de rien.

Urbain AMOUSSOU

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