AYAM – Urbain AMOUSOU

AYAM

Ayam

Hier je me suis payé un gallinacé à 300 000fcfa. Oui vous avez bien lu, près de 500 euros. Un magnifique volatile, que dis-je, un sublime métiss Ayam Cemani, brillant de son bel plumage noir de jais, iridescent, avec quelques reflets de bleu jetés ici et là quand, de toute sa splendeur, il bombait le torse sur le gazon délavé de mon jardin d’arrière-cour. Ma petite amie ne comprenait pas, mais c’était une belle acquisition.

Pour elle, il ne s’agissait que d’un simple coq, tout ce qu’il y avait de plus normal. Je ne savais trop comment lui expliquer que la bête était d’une nature panafricaine par essence. En effet le bel oiseau n’était pas noir que des plumes. Son corps, son sang, ses os, ses yeux, sa crête… tout était noir. Pour moi c’était la quintessence, le symbole de ce renouveau africain qui allait venir avec la fin de la crise à la COVID.

Pour elle je faisais juste une crise de la quarantaine précoce avec ce confinement. Ce n’était même pas drôle quand elle le disait, mais elle s’était bien fendue la poire et je lui servis quelques arguments économiques qui finirent par la rassurer.

Imaginer qu’après les masques, les respirateurs, les solutions hydroalcooliques pour lesquels l’Afrique s’est découvert un talent certain, on décidait désormais de ne plus importer aucun produit, aucune technologie ? Ce serait une renaissance incommensurable pour le continent noir.

Que vient faire mon Ayam Cemani dans tout ça ? Et bien si le confinement durait 3-4 mois j’avais le temps de le croiser avec des poulettes de races locales, sélectionnées, de plumage noir et pour nous rappeler ce désir, cette envie de ne plus dépendre des autres, chacun aurait comme devoir de posséder au moins un Ayam Cemani dans le pays, voire sur tout le continent. Si même je descends le prix des petits à 60 000fcfa, 100 euros, imaginez la tune et le joli pied de nez à la France.

J’en rigolais et en rêvais en allant me coucher cette nuit-là. Dans la journée, j’étais parti acheter quelques superbes poules chez un ami. Je leur souhaitai bonne nuit et partis rejoindre ma petite amie. Elle fut si dure avec moi que je décidai d’aller dormir dans ma chambre. Je la comprenais. En une journée j’avais dépensé l’équivalent d’un mois de salaire. Mais rien n’est trop beau pour l’Afrique.

Vers le milieu de la nuit, autour de 2h, je tombai de mon lit. Littéralement. J’avais entendu « maman, maman », sous ma fenêtre, comme si on égorgeait quelqu’un. Avec la libération des prisonniers, le couvre-feu, les exactions, mon cerveau embrumé ne fit qu’un tour et j’imaginais déjà le pire. Je cognai le bord de ma chaise en me levant. Une douleur lancinante, qui me vrilla le cerveau. Deux ou trois fois, je crus encore entendre « maman, maman », puis revenant à la réalité, je me rendis compte que c’était le chant de mon Ayam, son Cocorico bien à lui.

Je sortis pour m’en assurer avant de revenir dormir. Vers 03h, je n’en pouvais plus, il s’en donnait à cœur joie le petit nègre. C’était si agaçant, comme le cri stridulent d’un criquet coincé dans votre chambre ou comme le fait d’avoir un petit caillou dans votre chaussure.

Je n’en pouvais plus. Pour me détendre, j’essayai de lui trouver un nom. J’optai pour alarme. C’était ça ou bien horloge, criquet. Pas très flatteur – alarme, mais cela m’empêchait de penser à le faire griller. Vous imaginez le coût de chaque bouchée ?

À 04h24, précisément – je vérifiai sur mon téléphone – n’en pouvant plus, je me levai de nouveau. Je savais que ce n’était pas sa faute. Alarme ne faisait que suivre son instinct, le sang de ses ancêtres qui hurlaient eux-aussi en cette nuit tombante, mais eux étaient loin. Lui était sous ma fenêtre. Je mis le nez dans la fraicheur matinale et après une petite course poursuite dans le gazon, je me jetai sur lui en priant pour que les voisins ne crient pas au voleur.

Il était lourd le loupiot. Je le trimballai par le cou et les aisselles jusqu’au garage que j’ouvris. J’étais dehors. La nuit était fraîche. Une torche pointa dans ma direction immédiatement. Je priai pour que ce ne fut pas la soldatesque qui gardait nos couvre-feux. Ils n’étaient pas commodes les amis. Nul n’est censé sortir avant 06h. J’étais heureux, ce n’était que le gardien du quartier.

Rassurez-vous je n’allais pas jeter Alarme. Ma petite amie me tuerait.

Je cherchais juste notre poubelle.

Il y avait une puanteur ! Je la vidai, la ramenai à l’intérieur. Je refermai le garage. Je jetai Alarme au fond, remis le couvercle et y mis un pneu pour m’assurer qu’un malencontreux saut ne gâcherait pas ma geôle.

Et je retournai dormir. Je ferai cela chaque nuit désormais.

Je mis mon alarme, la vraie pour 08h30. J’avais un patron exigeant, coronavirus ou pas.

Le matin, en me brossant je me dirigeai vers la poubelle. Le pneu viré, je soulevai le couvercle : Alarme était mort (c’est un coq donc c’est mort). Il ne bougeait plus. La poubelle n’était pas si aérée que cela. J’aurais dû le savoir avec toute l’odeur qui s’y était accumulée.

Il fallait annoncer ça à ma petite amie. Le renouveau africain démarrait bien mal ! Hummm

Urbain AMOUSSOU

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