L’écrivain mort – Urbain AMOUSSOU

L'écrivain mort

L’écrivain mort

Au début de cette crise, il nous arrivait souvent lui et moi de partager nos impressions. Il était plutôt du genre pathophobe (je ne sais si le mot existe, mais comprenez par là qu’il avait une sainte horreur des microbes et je le préfère à germophobe). Imaginez donc sa grande tourmente en ces temps troubles. Il ne sortait presque plus, passant le plus clair de son temps chez lui, inventant des histoires qui ne se vendraient sans doute pas, étant né sur un continent où le lecteur ne différenciait pas la poésie de la nouvelle, se contentant le plus souvent de lancer une ou deux piques sur la couverture et le titre. Plus incultes que les « gens du Livre ».

Les morts s’accumulant ainsi que les prévisions d’une certaine – garantie par Bill Gates et sa femme – hécatombe en Afrique, il se renferma, puis s’enferma.

Sa terreur était telle que sa plume tremblait en m’écrivant sur WhatsApp. Petit à petit, il disparut des appels, ensuite des réseaux sociaux et le couvre-feu aidant, plus aucune nouvelle ne venait de lui jusqu’au 03 Avril dernier, quand il m’appela, paniqué au téléphone. C’était le matin et j’avais fait l’erreur de laisser mon téléphone allumé. Non pas pour lui, mais à cause de toutes ces personnes qui se permettaient d’appeler avant 06h30, même en cette période de couvre-feu. La journée était censée commencer à 09h.

Bref il était au téléphone, pleurant. Il venait m’annoncer qu’il était mort !

J’avoue que sur le coup j’éclatai de rire. Puis le sentant très sérieux, j’ouvris les yeux et plus par peur qu’autre chose je demandai, tout fâché : « qui est à l’appareil ? »

Mon cœur battait déjà. Entre deux sanglots il m’avoua que c’était lui-même et me donna quelques détails connus de nous deux. Cela n’empêche, je ne comprenais toujours pas, qu’il était mort ou soit. Dans ces moments, il y a des expressions qui vous viennent dans la bouche et qui ne sauraient être traduites par aucun écrivain. J’ai dû gonfler les yeux et comme pour en imposer à la mort qui osait m’appeler je m’écriai : « AA! » Difficile à traduire, un mélange d’agacement, d’énervement et d’effroi.

Cela eut l’effet escompté. Il se calma et me demanda d’une toute petite voix de me connecter. Il m’avait envoyé un lien. Je cliquai et là devant mes yeux, un journal de la place annonçait en première de couverture, avec photo à l’appui, la mort de mon cher ami, victimes de la COVID-19. Sur le coup je ne sus que dire. Je ne sais trop pourquoi, j’eus les larmes aux yeux. C’était un bon ami et l’on n’est jamais préparé à ça. Des éloges grandioses annonçaient la perte d’un monument littéraire du pays. Sa plume était célébrée, et on citait de lui des passages d’œuvres que je fus sans doute l’un des rares à avoir lu. Entre amis, on se soutient.

Je relus à plusieurs reprises l’annonce du décès et les différents encensements. Au-delà des larmes qui me picotaient la rétine, j’étais triste, car l’ami avait eu une vie misérable. Il faisait partie de ces écrivains empathiques à l’extrême, si bien qu’à chaque ligne il voulait bien faire, cherchant le juste mot, la phrase qui enfin permettrait au public de le comprendre, de l’aimer, ou ne serait-ce que le critiquer. Mais il n’eut rien de tout cela de son vivant, il aurait pu même se contenter de quelques langues vipéreuses, mais l’indifférence fut plus que présente. Et voilà qu’à sa mort tout le monde pensait le connaître, tous ceux-là – pour qui l’écriture, la poésie, la prose, n’était qu’inutilité et exposition d’esprits enfantins ou une distraction incompréhensible, dans un monde pratique –  étaient là à jouer aux crocodiles. Qu’ils aillent tous au diable !

Je serrai les draps du lit, alors que les larmes m’embuaient. J’allais exploser quand d’un coup je me rappelai que je venais de lui parler. Je me levai, pour voir cette affaire de plus près. Une chose était certaine, je ne dormais plus. J’étais bien réveillé, il suffisait de voir ma tronche d’écrivain pauvre dans la glace de la salle de bain. Même dans mes pires cauchemars ou récits les plus tordus, je ne pourrai avoir une image aussi vilaine de ma personne.

Je le rappelai et au fil de nos échanges, je compris qu’il y avait erreur sur la personne et je réussis à le rassurer. Puis nos esprits étant ceux d’écrivains et donc tordus à la racine, comme celui de tous les créateurs (lisez la Bible et d’autres livres saints, vous comprendrez), nous eûmes l’idée du siècle.

C’était en effet une occasion incroyable. 98,7% des artistes ne deviennent célèbres qu’après leur mort. Les 1,3 % restant sont souvent nés sous des cieux plus cléments ou doivent leur réussite à la chance et non à leur talent. Mon ami est talentueux, mais vous l’aurez compris ni la célébrité ni la fortune ne lui ont encore souri. Et le désespoir nous conduisait à considérer sa mort tôt annoncée comme grâce du destin.

Du jour au lendemain les ventes de ses livres avaient décollé. J’étais aussi son éditeur. Je ne vous l’avais pas dit. Il avait rapidement écrit un testament posthume, qui me donnait la possibilité de gérer toute sa richesse. L’argent rentrait. En quelques jours il a fallu faire plusieurs rééditions. Puis organiser ses funérailles. Ce fut grandiose. Tout le gratin littéraire était là, des hommes qui n’avaient jamais voulu le lire de son vivant et des femmes qui pleuraient leurs entrailles, chantant des poésies de lui, de leur bouche devenue mielleuse. Mon ami fut enterré en grande pompe et devant la nation. Il était enfin reconnu. Trois semaines passèrent et tout s’arrêta

Les hommes aiment les morts, mais ils se préfèrent. Dès que le temps de la culpabilité passa, à peine 3 semaines, tout retomba, comme les dernières gouttes d’un pipi matinal (au début ça part fièrement dans tous les sens).

Et ce fut en ce moment que les hommes comprennent qu’ils sont mortels. Mon ami le comprit, moi aussi.

L’autre chose est que la résurrection n’a jamais fait du bien à personne. Demandez à Lazare !

Urbain AMOUSSOU – Nouvelles confinées

 

 

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