CONDAMNES – Kodjo AGBEMELE

 

« Le soleil était haut dans le ciel. Un léger vent souffla dans les neems. Sur la sente sinueuse qui menait vers la présidence, un paysan pédalait, avec ce qui lui restait de forces, un vieux vélo bleu… Le médecin méditait… Il sentit de nouveau son estomac se nouer et son cœur saigner… Les patients du lit 4, salle 2 meurent tous les lundis et jeudis à 7h00 du matin, quel que soit leur état. »

 

ESPOIR AGBEMEL (2)

Appel à textes – Ecrits Confinés
Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux de la Covid-19, surtout dans ce contexte de confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant.
Notre 7è texte est une nouvelle de Kodjo AGBEMELE titré « CONDAMNES ».

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L’auteur : Kodjo AGBEMELE

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Docteur en Géographie, AGBEMELE Kodjo est auteur de six ouvrages. Il est membre de la plateforme internationale et panafricaine « afropoésie » et a été publié dans de nombreuses anthologies internationales dont Jeunes forces poétiques africaines (Edition 2), l’Anthologie Best New African Poets (BNAP)… Actuellement, il est le directeur de Agau Editions.

TEXTE : CONDAMNES

Condamnés

Chapitre I

Hôpital régional de Lomé/Togo. Service de réanimation et des soins intensifs.

Le directeur, le Dr KODJO, relut pour la énième fois le rapport que venait de lui soumettre son assistant. Il cherchait dans sa tête de médecin ce qui, du domaine scientifique et du raisonnable, expliquerait la situation qui se présentait dans son centre de santé. Il n’avait pas commencé à Lomé. Durant sa formation à Kara et sa spécialisation à Bordeaux, à New-York et à Moscou, il n’avait jamais rencontré ce problème. Le médecin surqualifié et spécialiste de la Covid-19 au Togo se leva et nettoya les lunules de ses lunettes à la Harry Potter. Marqua quelques pas et se plaça devant ce qui semblait un bow-window. Le centre était calme et l’interdiction de visite en ce moment de la journée dévoilait son caractère exquis. Le soleil était haut dans le ciel. Un léger vent souffla dans les neems. Sur la sente sinueuse qui menait vers la présidence, un paysan pédalait, avec ce qui lui restait de forces, un vieux vélo bleu. Le médecin méditait, les mains plongées dans les poches avant de sa blouse, le vide un long moment encore et revint à lui. Il ôta ses lunettes à monture dorée très BCBG qu’il remit aussitôt. Il sentit de nouveau son estomac se nouer et son cœur saigner comme si une plaie béante s’ouvrait en lui. Prit la chemise rouge de son bureau et ouvrit le rapport : Les patients du lit 4, salle 2 meurent tous les lundis et jeudis à 7 h du matin, quel que soit leur état.

 

Lundi : 06 avril 2020 : le patient ATI Kossi décédé à 07 h 00.

Jeudi 09 avril 2020 : le patient DAHONOU Marcel décédé à 7 h 00.

Lundi 13 avril 2020 : la patiente BA Yolande décédée à 07 h 00.

Jeudi 16 avril 2020 : le patient X décédé à 7 h 00.

Lundi 20 avril 2020 : le patient KOLIKO Sion décédé à 07 h 00.

Jeudi 23 avril 2020 : la patiente FIONOU Akou décédée à 7 h 00.

Lundi 27 avril 2020 : la patiente SOSSOU Ingrid décédée à 7 h 00.

Jeudi 20 avril 2020 : le patient ZANGAN Akpéné décédée à 7 h 00.

Lundi 04 mai 2020 : le patient LOBIME Atsou décédé à 7 h 00…

Désemparé, le corps médical tint une réunion d’urgence, et décida de percer le mystère. Aucune piste n’était écartée : nature du lit 4 de la salle 2, sorcellerie, malédiction, coïncidence, erreur humaine, … le sujet devenait donc un dada aux journalistes qui la traitaient sous divers angles et à travers des éditions spéciales au grand déplaisir du maître de céans.

Afin de voir clair dans l’affaire, Dr KODJO et son équipe procédèrent par élimination de variables. Ainsi, pour le jeudi suivant, le lit avait été permuté par celui de la salle 3. Cela ne changea rien. Décès du patient. A 7 h 00. Au moins, quelque chose avait été essayé. Cela permettait d’élimer la piste du lit. L’équipe s’attaqua alors à la sorcellerie. Ah oui, sorcellerie. Dr KODJO n’avait jamais, de sa vie, pensé à avoir affaire à ces gens-là. Le cartésien des cartésiens, exprima tout de suite son désaccord, mais l’équipe d’investigation avec laquelle il travaillait le pria simplement et franchement de se laisser faire. Juste une fois. Hum ! Juste une fois. Combien de fois le « juste une fois » était devenu le « toujours » ? Il faut donc convoquer Hercule Poirot, mon docteur, souffla une petite voix dans son esprit. Ce qu’il ignora aussitôt. Il joua donc au jeu. Il joua au jeu des magiciens de la nuit. Il voulut se laisser convaincre pour une fois, de la présence d’une force que les lettres et les chiffres ne lui permettaient pas d’expliquer jusque-là.

Le collège des médecins convoqua alors après concertation avec la très célèbre HAST (Haute autorité des sorciers du Togo), une équipe de trois grands sorciers qui prit d’assaut la salle 2. Le personnel médical passa dans l’ombre et attendit juste que sonnèrent 7 h. Les sorciers occupèrent tout de go toits, dessus de lits, arbres, et encerclèrent la salle 2. Objets de cultes, crânes humains, spatules, bidons de sang cramoisis, queue de cheval… autant de gadgets très utiles à Ceux qui sortent dans la nuit. Une odeur épaisse et tiédasse plana sur le lieu. On verra ce qu’on verra aujourd’hui, se plaisait de chanter Vanessa, de sa voix cassante et persifleuse et de son regard salace, l’infirmière assistante de Dr KODJO. « Alors, tu la fermes cinq minutes, OK ? », réclama le médecin.

Il sonnait 6 h 55, tout allait bien. L’équipe médical s’apprêtait à dire son ouf et l’ordre des sorciers, avec à sa tête la connue Tassivi Adolé revenue des morts plusieurs fois, attendait cette aubaine pour exprimer ouvertement son implication dans la vie sociale à travers des solutions idoines aux problèmes du quotidien, comme le problème de la salle 4. Comment désigner ce qui arrivait aux patients de ce lit si ce n’est un problème ? 6 h 58. Dieu merci, le patient cobaye allait toujours bien. 6 h 59. Dieu est grand. Tout allait toujours bien. Ce qu’il fallait retenir, pour faire simple, c’est que le patient avait, à son tour, passé l’arme à gauche. Les sorciers n’avaient rien pu faire. Nada. Que nenni !

Sur le seuil de sa maison

Notre père t’attend

Et les bras de Dieu

S’ouvriront pour toi.

L’eau qui t’a donné la vie

Lavera ton regard

Et tes yeux verront

Le salut de Dieu.

Malgré le refus de regroupement décrété par les autorités, la fédération des chorales de la Paroisse Notre Dame sous la Croix d’Agbalépodogan avait assuré. Et un prêche guindé mais rempli de profondeur du révérend Alphonse ASSOU avait suivi. Hum ! Paix à ton âme, l’ami !

L’équipe remercia d’une voix éreintante la grande sorcière Adolé et ses acolytes. Afin de ne pas susciter leur colère, Dr KODJO leur remit une enveloppe supplémentaire pour le temps et l’énergie engagés dans ce projet.

 

Chapitre II

Dr KODJO prit alors place afin de repenser son approche sur ce mystère qui le rongeait lui et son personnel. Il alluma le poste radio qui trônait là sur son bureau. La fin du journal sur RFI. Juan Gomez annonçait la rediffusion de l’Appel sur l’actualité. Il tourna le bouton et sur Zéphir Fm, une chaîne locale, passait « Le locataire » de ALOGNON Dégbévi. « Un locataire ne s’énerve pas. Dans ce cas, où ira-t-il ? » questionna l’artiste. Plus de temps à la philosophie. Le médecin formé à Kara changea encore de chaîne et sur Taxi Fm, Alain MOUAKA annonçait l’énigme du jour : Un œuf d’autruche permet de faire une omelette correspondant à 24 œufs de poules. Avec 6 œufs de poule, on fait une omelette pour 5 personnes. Combien faut-il d’œufs d’autruche pour que 60 personnes mangent de l’omelette ? (On n’utilise que des œufs d’autruche). La ligne sera ouverte dans dix minutes pour vos réponses. Merci pour votre aimable fidélité. M. KODJO sourit et donna la réponse à l’énigme dans sa tête.

« Si l’énigme de mon centre de santé pouvait être aussi facile ! » se confortait-il. Il éteignit la radio et revint se placer à nouveau devant la bay-window. Le soir tombait sur la ville. Une couche d’huile rouge se répandait dans le lointain azuré du côté de la présidence de la République. Dans le vert des plants de manioc, mouvait une ombre, celle du vieux au vélo bleu. Le vélo bleu. Puis le médecin se rappela son enfance. Il avait eu, un petit vélo bleu, lui aussi. Et en apprenant à le rouler, il avait cogné son front contre le heurtoir du portail. Il passa la main sur le front et se souvint de cela comme si c’était hier. Les plaies guérissent mais les cicatrices restent des pages d’histoires qui nous accompagnent. Et parlant d’histoire, le vieux, oui, le vieux au vélo bleu, quelle est son histoire ? Où avait-il acquis ce vélo ? Combien de kilomètres avait déjà fait l’engin ? Pourquoi l’avait-il choisi bleu ? Quelle relation personnelle entretient-il avec ce véhicule ? Autant de questions restées sans réponses comme toujours. Et l’énigme des œufs de poule et d’autruche lui revint à l’esprit. Et une voix lui souffla une réponse, l’une des plus originales : Les gens sont-ils obligés de manger des œufs ? Pourquoi ne pas leur servir du poulet ? comme ça, tout le monde est content. Il n’y aura plus d’énigme. Ses yeux dessillèrent. KODJO sourit. « Fiat lux ! » Une lumière venait de le parcourir. Oui, on peut simplement finir avec le mystère du lit 4 de la salle 2. Oui, simplement : Ne plus coucher de patients dans ce lit. C’est aussi simple que ça. Dr KODJO prit son téléphone et convoqua avec le plus grand enthousiasme son équipe pour une réunion d’urgence. Et il annonça :

  • J’ai trouvé la solution à notre problème.
  • Nous sommes impatients, doc. Dites donc ! voulut savoir Vanessa, son assistante très personnelle.
  • Tenez-vous bien : on va simplement isoler ce lit. Ne plus l’alimenter si vous voulez. On débranche l’appareil respiratoire et on ne met plus de patients là-bas.

Vanessa ne semblait pas être emballée par l’idée. Les autres collaborateurs non plus. De Souza avec son regard hâve prit son courage à deux mains et décida de s’exprimer :

  • Docteur, sauf votre respect, je pense qu’il est de notre entière responsabilité de savoir ce qui se passe dans ce lit. Oui, je le pense bien. Et si on isole ce lit, ne pensez-vous pas que le mal va se déplacer ? A mon humble avis, on doit aller jusqu’au bout dans cette affaire.
  • Je suis d’avis, acquiesça Vanessa.

Tu peux la fermer, cinq minutes !?, pensa tout bas docteur KODJO.

La curiosité, comme l’espérance sont pareilles à une épine dans le dos. Ça fait languir, disait un écrivain contemporain.

« Ce n’est pas grave. Comme vous restez unanimes sur votre position, je me plie une fois encore. Et retenez bien que le Dr KODJO ne se plie pas trois fois. Après les sorciers, c’est votre libido personnelle qu’on veut satisfaire cette fois-ci. C’est bien. Terminé. Abordons alors la piste de la malédiction. J’y avais pensé. Je me demandais en quoi tous les patients de ce lit avaient eu la même histoire, un parcours identique qui leur dicterait une mort à 7 h 00 les lundis et jeudis. J’avais creusé toute la journée d’hier et aujourd’hui, franchement, rien. Que dalle ! »

Il fallait donc bannir cette malédiction pour en finir une fois de bon. Sur suggestion de Vanessa qui refusa décidément de la fermer, un appel fut lancé à l’ordre des musulmans du Togo qui dépêcha tout de go deux imams. Allah Akbar ! Inch Allah dans peu de temps, on n’entendra plus parler de cette mauvaise chose ! Tawkkalna-Alai-Allah ! Rassurez-vous, Allah le fera. Allah Akbar ! Les chrétiens ne s’étaient pas fait prier : une coalition formée du monseigneur Anani BARRIGAH, archevêque de Lomé et du Docteur, l’oint, le PG Luc ADJAHO s’était elle aussi précipitée sur les lieux. Le leader catholique, chapelet à la taille, apporta eau bénite et bougie. L’homme le plus oint du ZionTo, qui avait foulé plusieurs fois la terre sainte d’Israël et avait même pris un selfie devant le tombeau de Jésus apporta, quant à lui, une huile avec collée sur la bouteille une petite étiquette rectangulaire blanche : TOUTE ARME FORGEE CONTRE TOI SERA SANS EFFET ! ZION BE MAWU EYEGNE MAWU (C’EST LE DIEU DE ZION QUI EST DIEU). Sur le centre de santé planait un relent de sainteté. Le grand Ogboni de Lomé débarqua avec une berline bleue qui rappela au Dr KODJO ce petit vélo bleu. Y sortirent deux femmes en toilettes blanches faites de guipure, lourde poitrine bardée de talk. On pourrait au moins se rincer les yeux. Même quand on pleure, on voit. On tiendra la mort par la bride, affirmaient-ils. Le chant vaudou donnait un tant soit peu un doux lyrisme et une chaude vibe aux patients qui patientaient très exactement la grâce de la guérison.

Do do do ma le kple assié

Do do do ma le kplé assi

Do do do ma le kple assié

Do do do ma le kplé assi

Tout prit fin autour de 6 h 50 et commença alors une longue attente qui s’assimila à celle qui précédait la proclamation des résultats des élections au Togo, fussent-elles présidentielles ou législatives. D’habitude, les populations savent celui qui gagne. Mais, elles espéraient que Dieu fasse miracle. Et le peuple, pauvre et paisible peuple, beurk, avait attendu, attendait et attend depuis 50 ans. Comme l’histoire du pays était à l’image de la vie socioéconomique, celui qui gagnait toujours gagna encore. Il est 7 h 00 donc. Donc, il est 7 h 00. 7 h 00 : décès du patient du lit 4 de la salle 2. Hum, mon Dieu ! se désola le maître des lieux. Dr KODJO semblait voir trente-six soleils en mode sépia. Pasteurs, imams, prêtre-féticheurs remballèrent leurs effets et prirent la direction de leur tanière. Honteusement ? Pitoyablement ? Gaillardement ? Dans tous les cas, ils partirent tous. Le calme plana toujours sur les lieux. Le médecin formé à Kara ajusta sa chemise en tweed et se tint devant la baie tout en observant la vie couler.

 

Chapitre III

Le maître de l’hôpital s’étira longuement devant la baie et continua par marcher. Un pas après l’autre. Parfois son bureau lui paraissait si grand. Toujours un pas après l’autre dans le silence des lieux. Il méditait tout ce qui arrivait à lui et à son personnel. Il réfléchissait au mystère du lit 4 et de la salle 2. Fussions-nous dans un film, aisément cela pourrait se comprendre. Il repassa les pistes déjà explorées : la permutation de lits qui ne donna aucun résultat. La brillante sortie des sorciers qui se solda elle aussi par un échec. La piste de la malédiction avait permis de voir défiler dans ses locaux de grandes et immenses autorités religieuses. Le résultat fut aussi un insuccès. Ce qui lui restait à explorer est donc une erreur humaine. Comment aborder cet aspect de la chose ? Qu’est-ce que l’équipe avait-elle manqué de faire depuis le début ?

Il continua toujours par marcher. Il put voir le filet de fraicheur distillée par le climatiseur Xnon de son bureau. Made in China. Le lacis d’air sortait sous la forme d’une douce poudrée et ruisselait sur les légères artères creusées par le vent. Il s’arrêta un instant dans sa marche, plongea son regard dans la douceur de l’air conditionné et sourit. Une légère plaque de rosées macula ses lunettes BCBG, qu’il ôta. Il entama encore la marche quand quelqu’un toqua à la porte de son bureau. Il tiqua. Essuya les verres.

-Entrez, fit-il.

Entra dans le local, une femme toute grassouillette vêtue d’un décolleté noir qui laissait voir la naissance de ses seins.

-Hé Vanessa ! Ça va ?

-Bonjour docteur, salua-t-elle de sa voix écrasante et au regard passionné et sensuel.

Dr KODJO sembla voir des soleils, en tout trente-six soleils, cette fois-ci, suspendus dans les yeux amande de Vanessa. « Et Dieu créa la femme ! », murmura-t-il dans son cœur.

Le parfum chamarré d’un arôme de citrouille et de camomille de l’assistante, très très particulière du docteur KODJO, qui avait porté un dénudé qui laissait voir des choses jumelles et qui ne la fermait pas cinq minutes emplissait le bureau. Une vague de volupté monta en docteur KODJO qui oublia un tant soit peu l’énigme qui tracassait son équipe et lui depuis deux mois déjà. « Si quelque chose peut nous faire oublier nos problèmes même le temps d’un instant, cette chose, on peut aussi l’appeler Dieu. Crois-tu en Dieu, docteur KODJO ? » l’interrogea cette petite voix qui l’animait souvent. Il marqua un pas en arrière et la fixa du haut de ces montures dorées.

Vanessa passa ses bras autour de son cou et posa ses lèvres au goût miel de forêt sur les siennes. Langues contre nos langues, elle guida sa main vers sa poitrine filandreuse. Il finit par dégrafer son soutien-gorge. Fais pareil avec mes seins. Embrasse-les. Tu peux même les mordre un peu, juste un peu, l’invita-t-elle un peu folichonne et d’une voix affriolante. D’habitude, ce sont les hommes qui prennent les initiatives, chuchota dans mon esprit une autre voix. Alors il les mordit légèrement comme indiqué. Le sein droit et ensuite le gauche avec une délicatesse qui laisserait accroire qu’il étudiait le volume des jumeaux.

Elle respira profondément, rejeta sa tête en arrière et se serra contre son corps. Leurs langues s’étaient sucées et ses mains se sont glissées sous sa robe et chaque centimètre de sa peau se révoltait et voulait plus. Quand il avait croqué encore son sein gauche et glissé sa main sous sa culotte, il avait entendu la plus belle musique de sa courte vie : Pénètre-moi, mon chou ! « Mon chou, hein ! La vache ! »

Il fit glisser sa culotte le long de ses interminables cuisses et douces et chaudes et brûlantes, et lécha son oasis qui le hantait. Hum ! Gbomamé ! Il remonta jusqu’à son nombril et elle lui griffa le dos. Sorcière, va ! lui souffla la voix inconnue. Il s’enivra de son odeur de Nivea et de goyave et son goût de tomate fraiche. Et contre toute attente, on toqua à la porte du bureau. Fini le jeu.

Sauvé par le gong !

Vanessa se rhabilla vite fait et se redressa en face de Dr. KODJO. Entra dans la pièce de Souza avec un dossier sur l’état de l’enquête. « Merci cher collègue » trémola KODJO. Puis il ajouta : « Vanessa partait justement ». Elle sortit avec une démarche lente et un goût d’inachevé dans les yeux.

  • Tchalé lékéma ?
  • Cool !
  • Prends place, de Souza, dit-il au chargé de la Covid-19 au Togo. Je salue ton implication très personnelle dans cette enquête qui est sortie de l’ordinaire. Ça me chiffonne tellement, cette affaire. Vraiment, merci. J’ai une ultime piste que je compte suivre cette nuit. Si tout va bien, demain, nous ferons la une des journaux, confia-t-il d’un ton sibyllin. On va ripailler grave !
  • Voilà ce qui est bien, docteur. On va donc croiser les doigts. J’ai une urgence. Je file donc, si vous le permettez.
  • Feu vert, l’ami, accepta-t-il, tout guilleret. On s’appelle donc.
  • Eyizandé ! fit de Souza, les yeux ronds.

 

Chapitre IV

Hôpital régional de Lomé/Togo. Service de réanimation et des soins intensifs.

17 h 30.

Le vent du noroît soufflait tiède. La boule lumineuse disparaissait quasiment. Quelques rayons jaloux des hommes les épiaient du côté de la présidence de la République. En face, là où la nuit sortait de la terre, se dévoilait tel un nid d’oiseau, le stade de Kégué. Stade rénové. Stadium remaked by chineses. Vive la coopération !

KODJO se leva de son fauteuil et épia la baie vitrée. Que cherchait-il ? Il marqua les pas comme à son habitude. Comme encore aujourd’hui avant l’arrivée de l’assistante très particulière. Il remit ses lunettes et plaça sa main droite en visière en sondant le lointain. Un pas après l’autre. A sa gauche, le climatiseur Xnon, Made in China, et à sa droite, la grande arène des éperviers où planait royalement l’esprit d’un certain Emmanuel Adébayor Shéyi, s’étalait également. Le Remake by chineses. Peut-être ce soleil qui tirait sa révérence était aussi chinois. Possible, hein. Un pas après l’autre, il cherchait la réponse à l’énigme tout en sondant devant lui, dans le vert de manioc. Et soudain, son attention semblait être attirée par une ombre.

  • Eureka ! jubila-t-il. Je te tiens. Sale vieux !

Il défit les boutons de sa blouse, retroussa les manches de sa chemise grise et sortit du bureau. Il se dissimila sous l’escalier et réajusta ses lunettes. Consulta sa montre : 17 h 49.

« Je pense que l’heure est arrivée. Hier, je l’avais vu rentrer dans le souterrain de l’hôpital. Là-bas, étaient disposés tous les câblages du centre. Si cet inconnu se dissimulait là-bas, et s’il s’avère qu’il a quelque pouvoir, il pourrait être à l’origine du décès des patients de la salle 2 et du lit 4. Je dois le suivre jusqu’à la fin et l’attraper la main dans le sac. »

L’homme au vélo bleu, tout niais et mal fagoté, passa devant le médecin qui marqua un petit temps de pause puis sortit rapidement de sa cachette. Il le suivit. Le vieil homme traversa le centre tout en poussant son véhicule et prit la direction du parking et du souterrain.

17 h 55.

Un léger vent faisait circuler une odeur de maïs grillé sur le lieu. La fraicheur de la cour contrastait vaguement avec celle du Xnon chinois. La boule couleur huile de palme était absente. Kodjo refit ses manches. Le petit vieux avançait. Le vélo glissait doucement sur le parquet du souterrain. Puis s’immobilisa. Le planteur de manioc décida de continuer à pieds. Il ajusta l’engin contre le mur et jeta un coup d’œil véloce derrière, ce qui faillit trouver Dr KODJO. Celui-ci s’éclipsa derrière un des gros poteaux de la construction. Gwetta ! Les murs étaient couverts d’un gribouillis difficilement déchiffrable. Tout azimut :

LOME LA BELLE

KOTO LUS EVO EGAL BEBE

ENFANT DE MILLE PERSONNES

Et avec une dose de panafricanisme :

AFRICA FIRST

STAND UP AFRICA! AFRICA FOREVER!

AFRIC’ART

Le médecin revint à lui, compta jusqu’à dix et ressortit. Il avança sous l’éclairage des néons qui seraient du Made in China aussi. Possible encore. Le vieil homme se retourna encore très brusquement. KODJO esquiva derechef. Ça s’annonce bien, se moqua-t-il dans sa tête. « Crois-tu en Dieu, docteur ? », lui demanda encore cette voix inconnue. Oh, c’est pas le moment, s’énerva le monsieur du corps médical formé à Kara.

« C’est comme tu veux », concéda l’autre voix qui disparut aussitôt. Et dans le silence du lieu, le téléphone de Dr KODJO sonna. « Oh purée ! » fit-il. Le vieil se retourna guidé par la sonnerie, regarda intensément le médecin et reprit son chemin. Le docteur se lança alors à sa suite :

  • Bonsoir monsieur.
  • Bonsoir monsieur, répondit le vieil homme.
  • Excusez le dérangement. Que faites-vous ici ?
  • Excusez le dérangement. Que faites-vous ici ? reprit encore l’homme qui venait des champs.
  • Pardon ?
  • Pardon ? répéta également l’autre.

Oh, c’est quoi cette histoire ? se demanda le médecin à lui-même. Il tenta toutefois de poursuivre ce qui semblait une discussion avec un miroir :

  • Pourquoi prenez-vous ce sale plaisir de me répéter ? fit KODJO, au bord de l’énervement.
  • Pourquoi prenez-vous ce sale plaisir de me répéter ? répliqua l’homme au vélo bleu.
  • Alors, comme tu veux. Je me présente. Dr KODJO. Je suis copté pour la riposte de la pandémie au Togo. Et vous ?

La réponse du vieux ne se fit pas attendre : « Alors, comme tu veux. Je me présente. Dr KODJO. Je suis copté pour la riposte de la pandémie au Togo. Et vous ? »

KODJO sourit et se rappela une belle astuce pour contrer celui qui nous envoie nos propres mots. D’un ton flatteur et matois, il cria au vieux qu’il prenait pour un loustic :

  • Monsieur, je suis bête.

La réplique est étonnante : « Monsieur, oui, tu es vraiment bête ».

Saperlipopette, l’insulta le docteur dans sa tête. La honte ! Le regard charbonneux du vieux semblait lui ajouter : va te faire foutre, petit morveux !

Il lui souhaita de sa voix embrumée et sans sourciller : Bonne nuit, docteur KODJO !

Vieux satyre, il me connait en plus par mon nom. Il est rusé comme un renard, continua la petite voix non identifiée dans l’esprit de KODJO.

Le docteur surqualifié se sentit humilié. « Non, le cultivateur n’est pas bête et mieux que ça, il connaissait ce jeu-là plus que moi ». Il la ferma pour cinq minutes comme quelqu’un. Le vieux continua son chemin au fond du souterrain où il tira de ce qui semblait un vaisselier, cartons et vieilles couvertures. Comme quoi, tout le monde ne dort pas dans des lits douillets. KODJO reprit, penaud, son chemin tout en repensant à la mort et à la peur de la mort qui planaient sur son centre. Il pensa au vieil homme au vélo bleu qui partageait cette putain de patelin avec lui. Après tout, qui est chez qui ? Il repensa aussi à Vanessa, au parfum goyave et Nivea, à son corps généreux et à la vie qui ruisselait le long de sa petite langue rouge.

20 h 30.

Il est l’heure de rentrer à la maison. Dr KODJO venait de sortir sa voiture du parking quand une ombre retint encore son attention. Il défit sa ceinture de sécurité, sortit de la Lancia Hyundai nouveau modèle et se rapprocha de la tâche noire en question. « Monsieur ? Vous ? Vous encore ? Que faites-vous dans le noir ? ». L’ombre se détacha du poteau et avança vers le médecin. Ce dernier recula un instant puis s’arrêta. Il respira profondément, sembla crier mais se retint. Que va-t-il se passer ? Je suis sûr d’une chose, ce monsieur peut-être tout, mais pas un meurtrier. Je parie ma tête qu’il sait quelque chose de la grande énigme sous laquelle nous nous noyons tous. Le vieux planteur de manioc marqua trois pas en avant et lui remit un bout de papier avant de lui marmonner encore de sa voix voilée : Bonne nuit, docteur KODJO !

Et sur le papier, le médecin put lire : …

 

Chapitre V

Et sur le papier de l’homme écho ou l’homme miroir, le médecin put lire : la femme de ménage. L’univers de KODJO semblait s’illuminer. Et cette fois-ci encore, les soleils étaient présents. Trente-six soleils. La femme de ménage ? répéta l’homme à la chemise grise. Donc c’est elle qui est à l’origine du décès des patients du lit 4 et de la salle 2 ? « Oui, acquiesça le vieil homme ». Et au Dr KODJO de poursuivre : « est-elle une sorcière et était-elle en complicité avec la HAST ? ». L’homme au vélo bleu soupira : Tu découvriras le reste, toi-même. Oui, tu verras de tes propres yeux. Appelle-moi inspecteur Alain COLOMBO. Je suis parent du deuxième patient décédé dans ce lit.

– Euuh, c’est le patiennnnnt…  Euh… DAHONOU Marcel ?

– Tout à fait. Je suis son oncle.

– Je suis désolé, monsieur. Nous avions fait de notre mieux.

Et le vieil enquêteur des séries policières continua : « Quand j’avais appris la nouvelle, il faudrait venir en appui. Et c’est l’apparence que mes vieux réflexes m’avaient suggérée. Un planteur de manioc. Je crois avoir dénoué l’intrigue. D’autres enquêtes m’attendent. Il est tant que je m’en aille. Bonne chance pour la suite ! »

Il se retira dans sa caverne et y sortit un trolley qui crissait sur le parquet du souterrain. Il prit la direction de l’entrée où l’attendait une berline bleue. Eh, encore du bleu ? Le docteur le voyait s’en aller avec toute l’admiration du monde. « Bonne nuit, Alain ! » lança-t-il dans le vide. « Si j’avais eu le pouvoir de Hiro Nakumara, je verrais autrement ce monsieur », lui chanta l’OVNI qui planait toujours dans sa tête. Le docteur l’ignora.

 

Le lendemain matin avant l’heure H, tous les personnels espionnaient par les fenêtres. Les uns tenant Bible ou Coran, d’autres des croix et même des gourdins. Dr KODJO avait, sur conseil de de Souza, sollicité deux snipers délégués par la puissante armée togolaise. Le SCRIC ou l’ancien SRI avait déployé lui aussi des éléments sur les toits, dans les allées de l’hôpital. Un hélicoptère vrombissait dans les environs. Des unités blindées s’étaient camouflées dans le vert des plants de manioc. Bienvenue à Togollywood ! Les plus sceptiques des infirmiers s’apprêtaient à transporter le brancard du prochain cadavre vers la morgue.

6 h 56.

Inspiration. Expiration. Un soleil pittoresque laissait fuser deux ou trois de ses rayons à travers un essaim de nuages cotonneux. Ce jeudi n’avait rien des jeudis ordinaires du mois de mai à Lomé. Le vent ne soufflait pas. La traditionnelle senteur de maïs grillé avait elle aussi disparu. Puis, la porte de la salle en question s’ouvrit. Une ombre rentra. La femme de ménage. Mam NDIOBA, la vieille Kotokoli, lèvres rougies par la consommation excessive du cola, du service de nettoyage, fit son entrée, royale, noble et laborieuse. Elle s’était munie de balais, serpillières et autres outils de travail. Comme d’habitude. Comme tous les lundis et jeudis.

6 h 57.

Inspiration. Expiration. Les membres du cops médical tapis contre fenêtres et claustras de la salle 2 retinrent tous légèrement leur souffle. Ils devinrent profondément curieux tout en consultant leur montre. Il ne restait que quelques secondes pour le moment ultime. Un, deux, trois, quatre, cinq… les flux du temps coulaient.

Inspiration. Expiration. La digne descendante des guerriers de Tchaoudjo rajusta convenablement son foulard de tête et croqua encore dans une noix de cola. Toute nigaude qu’elle était. Avança avec ses outils de travail. Se dirigea vers la tête du lit de toutes les attentions. Le temps semblait s’arrêter. Les uns et les autres écarquillèrent leurs yeux afin de bien voir ce qui allait se produire. D’autres carrément s’étaient bouchés les oreilles pour être concentrés sur une seule chose à la fois.

6 h 58.

Inspiration. Expiration. Les snipers avaient un bel angle sur la vieille NDIOBA et comptèrent l’atteindre en plein cœur si jamais elle devait commettre encore un acte douteux. Elle salua la patiente qui n’est autre personne que la jolie Vanessa. « Allah te guérira, ma fille ! Crois en Allah ! »

6 h 59

Inspiration. Expiration. NDIOBA croqua de nouveau un peu de cola et s’agenouilla sur le plancher à carreaux blancs de la pièce puis débrancha machinalement l’appareil d’assistance respiratoire du lit 4, et brancha à sa place le chargeur de son vieux Nokia 3310 dans la prise.

Il eut un brouhaha derrière NDIOBA auquel elle ne comprit rien. Dans sa tête, tout allait toujours bien. Elle avait toujours chargé son téléphone portable dans cette prise entre 6 h 59 – 7 h 00 tous les lundis et jeudis. « Menottez-la », cria le médecin en charge du centre. Et les hommes de Damehane Yark, de vrais séides, se ruèrent gaillardement sur la vieille et faible et naïve et laborieuse femme de ménage. Ces hommes étaient très fiers de menotter quelqu’un et c’est un grand évènement à ajouter sur leur CV : J’ai menotté, suite à une enquête minutieuse que j’ai eu à diriger personnellement, une femme terroriste rattachée à AQMI et qui s’apprêtait à commettre l’attentat du siècle.

Vanessa sortit de la couverture et jubila tel un cabri de toute la grâce de ses yeux. « Enfin ! » reprit de Souza d’un timbre jouasse qui entra lui aussi dans la salle 2.

– Laissez-moi ! On ne peut plus charger son téléphone maintenant au Togo ? Laissez-moi tranquille ! se débattit la vieille NDIOBA, menottes aux poignets.

Et l’agent commença son laïus : Madame, vous avez droit de garder le silence. Tout ce que vous allez dire pourra être retenu contre vous. Vous avez droit à un avocat. Si vous n’en avez pas les moyens, l’Etat se fera le plaisir de vous coller un d’office…

 

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