MA SECONDE MORT

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Ma seconde mort

Je ne sais pas si vous êtes ou vous aviez été – bon je ne sais même pas comment conjuguer ce verbe – bref êtes-vous déjà mort une fois dans votre vie ? Je suppose que non. Moi cela m’est déjà arrivé. Je vous raconte l’histoire.

Cette histoire partit sur un simple coup de tête. Je faisais le bilan de mes quarante ans de vie et je me suis rendu compte, qu’il y avait beaucoup de choses que je laissais passer, pour une raison ou pour une autre. Je n’en demandais pas assez à la vie, je ne savais pas si ma famille, ma femme, mes amis m’aimaient vraiment. Peut-être était-ce cela la fameuse crise de la quarantaine, une chose est certaine, ma vie ne me plaisait pas. J’étais vieux, grisonnant et personne ne disait rien de bien de moi. Rien de mal non plus. Un jeune adulte sans grande chose d’accompli, du moins rien d’extraordinaire. Il fallait que cela change, que je sache réellement ce que les autres pensaient de moi, s’ils m’aiment réellement ou si ce n’était en fait qu’une simple façade.

 

Une seule solution me vint à la tête. En fait elle s’imposa carrément : il me fallait mourir. Vous aviez dû remarquer combien les humains ont tendance à dire du bien de leur disparu. Vivant, personne ne te calculait, et tout à coup, tu meurs et on aurait dit que tu deviens le centre du monde. Je voulais vivre ça de mon vivant. Je devais mourir. Comment faire ?

Je pensai à plein de scénarios. Disparaître après avoir laissé une longue et larmoyante lettre : bien qu’intéressante, cela risquait de laisser les gens dans une sorte d’espoir à la Jésus revient bientôt et vu que j’allais revenir ce n’était pas la meilleure chose à faire. J’eus l’idée de boire un produit qui allait ralentir mon cœur au point où je serai déclaré cliniquement mort : le souci là est que cela impliquait trop de monde, un médecin ou un pharmacien qui maîtrisait bien la chimie, mon corps doit pouvoir supporter le produit afin que je ne meure pas pour de vrai, je devais supporter qu’on m’expose au public sans réagir, être enterré vivant, faire intervenir d’autres personnes qui me déterreraient la nuit, avec le risque qu’ils soient pris et brûlés par nos villageois. Trop d’impondérables dans cette solution. Je finis par opter pour une solution plutôt macabre, mais très pratique.

Ce fut ainsi que je commençai par préparer ma mort. C’était plaisant. Il me fallait non seulement préparer mon prochain décès, mais aussi ma résurrection sous une nouvelle identité, ailleurs. Une expérience hors du commun. Je me rendis compte que cela ne nécessitait pas grand-chose pour mourir dans ce pays, il suffisait d’avoir les moyens pour.

En bref, je me louai une petite chambre pour un mois, me procurai un corps en assez bon état – un de ces cadavres dont personne ne réclamait la parenté et qui pourrissaient dans nos morgues. Je l’ai choisi moi-même, minutieusement, de manière à ce que les mensurations du cadavre correspondent plus ou moins aux miennes. Un homme – cela va de soi – avec des attributs masculins bien développés, un front proéminent comme le mien et je m’assurai qu’il ait le pouce épais, comme nous dans la famille. Les questions de tests d’ADN ou d’empreintes digitales n’étaient pas encore développées dans mon pays, aussi je ne craignais aucunement que ma supercherie soit découverte. J’avais payé assez grassement le cadavre dans une lointaine localité, afin que les fournisseurs ne puissent jamais mettre quelqu’un sur ma piste. J’y étais allé déguisé, l’argent avait fait le reste.

Pour pousser l’expérience un peu plus loin, je me décidai à sacrifier une de mes trois voitures. Celle que j’adorais le plus. Il fallait que tout soit parfait, afin que personne n’ait ne serait-ce qu’un début de soupçon.

J’annonçais quelques jours après à ma femme, que je ferais un voyage bientôt. Elle en avait l’habitude maintenant, bien qu’elle ne semble toujours pas apprécier. Sans vraiment m’en rendre compte, je devins du jour au lendemain plus vivable quand tout fut prêt. J’eus encore quarante-huit heures à passer en famille. C’est étrange le nombre de choses que l’on pouvait faire en si peu de temps quand vous savez que vous allez bientôt mourir. Je vécus à fond mes dernières heures. Je sentais une nouvelle énergie m’envahir, un bonheur dont je partageai chaque instant avec ma femme et notre fille de treize ans.

La veille de ma mort planifiée, ma femme fit une blague qui me fit monter les larmes aux yeux. Elle déclara : « Chéri, ne me dis pas que tu vas mourir hin, tu t’es comporté ces derniers jours comme quelqu’un qui sait qu’il ne reviendra pas de son voyage. Je ne t’ai jamais vu aussi épanoui et aussi heureux de passer du temps avec nous. »

Je la pris dans mes bras et la serrant très fort je répondis que je ne comptais pas encore mourir et que moi-même je ne sais pas ce qui m’arrive, mais que j’ai l’impression, je sens que je l’aime plus que jamais. Notre fille, trainait dans le coin et nous rejoignit dans le salon, se demandant ce qui se passait. Elle n’avait jamais, depuis sa naissance, assisté à nos effusions, pour la simple raison qu’il n’y en a jamais eu de vrai, du moins pas en dehors de la chambre conjugale.

Cette nuit-là, nous fîmes l’amour comme on ne l’avait jamais fait. Je me donnai à fond, faisant de mon mieux pour lui laisser la meilleure image de l’amant qu’elle n’a jamais connu. Ma femme cria au point où je craignis que les voisins s’inquiètent. Epuisés et satisfaits, les draps nous accueillirent, et nous finîmes la nuit en cuillère, elle serrant mon bras gauche sur son cœur.

Je comptai les mouvements de son cœur jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.

 

Le soleil s’était levé depuis un moment quand, je sentis ma femme me réveiller. Elle me disait de me mettre en route assez tôt pour ne pas à arriver à Kara la nuit tombée. Elle avait raison, cependant je n’étais plus certain de conduire mon plan jusqu’au bout. Je n’avais jamais été aussi heureux que ces dernières quarante-huit heures. Etait-ce le fait de savoir mes jours comptés avec mes bien-aimés ? Était-ce possible de revivre cela chaque jour, en se disant que chaque minute compte ?

Je finis par me lever, grognant, lui donnant un doux baiser, sans m’être lavé les dents. Elle essaya de fuir mes câlins dans cet état et je la poursuivis. Nous descendîmes les escaliers, elle devant poussant de petits cris de joie et moi faisant semblant d’être un zombi mal dégrossi. J’essayai de poursuivre également notre fille, mais cette petite était si sérieuse à son âge que cela me refroidit. Ma femme me cuisina le plus doux des petits déjeuners, avant et après notre mariage et je fus surpris moi-même de prendre le temps de le déguster. Elle me regardait et souriait de ses yeux grands en amande. Une belle femme ma Clara. Etre maman n’y avait rien changé, elle était magnifique. J’étais un homme chanceux, même si je ne m’en rendais compte qu’à cet instant critique.

Dans quelques heures j’allais mourir et j’espérais que cela m’ouvrirait encore plus les yeux. Un film de Morgan Freeman et de Jack Nicholson, Sans plus attendre, me revint en mémoire. Il fallait que je trouve comment occuper le temps entre ma mort et ma résurrection. Tant de choses à faire, à rattraper…

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