MAISON CLOSE

maison close, couvert

 

Richard pensait au message qu’il allait donner le dimanche à l’église. La préparation de son texte d’évangélisation lui avait pris toute la semaine sans qu’il n’arrive à trouver une bonne approche. Comprendre Dieu, tel était le thème choisi. Il se passa la main sur la tête d’avant en arrière, puis d’arrière en avant.

A côté de lui, son cousin ne disait rien. Richard était si préoccupé qu’il ne se rendit pas véritablement compte qu’il était en train de traverser la route. Il se retrouva de l’autre côté de la voie.

Il avait plu dans la matinée et le sol était encore parsemé de flaques d’eau. Ils s’arrêtèrent sur le passage piéton — qui était plus un passage moto ici — jaugeant le meilleur chemin à emprunter. Ils se décidèrent enfin, mais la voie choisie passait près de la maison, trop près de cette bâtisse que tout le monde craignait.

Il devait être dix-neuf heures et une lune paresseuse jetait une lumière blafarde sur cette scène. Les deux jeunes hommes se regardèrent, comme pour se donner confiance et s’élancèrent. C’était le seul chemin pratique s’ils voulaient arriver vite chez le tailleur. L’autre possibilité était de faire un détour de plusieurs centaines de mètres, en passant par le sud de tout un pâté de maisons.

« Le couloir de la mort ». Ils avaient ainsi surnommé cette ruelle dans le quartier. Celle-ci s’ouvrait large, béante et nauséeuse, telle une plaie mal cicatrisée sur le visage, malgré les soins. Une ruelle large de cinq mètres et longue de trente. Juste une trentaine de mètres à traverser qui paraissaient une éternité chaque fois que l’on s’y engageait. Aucune lumière. Toutes les bâtisses alentour avaient comme tourné le dos à ce couloir, que très peu de monde empruntait une fois la nuit tombée. Cette sensation étrange, étouffante et réelle, comme si cette partie du monde n’appartenait pas aux vivants.

Un pas après l’autre, avec précaution, Richard, suivit de son cousin, avançait en prenant pour repères le miroitement des dizaines de flaques qui jonchaient la voie. Aucun bruit, aucune âme vivante, l’obscurité clairsemée. Un cimetière ; l’on ne pouvait s’empêcher de penser à cela. Il n’y avait véritablement aucun bruit, comme si le temps et le mouvement s’étaient arrêtés dans cette brèche faite dans l’épaisseur même de la matière de la création. Une angoisse chaude pesait sur chacun de leurs pas, diffusant la chaleur jusqu’aux tempes qui battaient au rythme accéléré du cœur.

Tous ceux qui avaient une fois eu le courage de suivre un film d’horreur connaissent cette sensation. Ce moment d’intense peur contenue, précédant la sortie du monstre. Et puis tout à coup « Vlam », le monstre sortait et la pauvre fille hurlait à s’en casser les poumons tandis que son compagnon se faisait…

— Aaaaah !

Comme s’ils attendaient ce signal, pour enfin se sentir libre. Richard ne sut jamais s’il avait commencé à courir avant d’entendre le « Ah ! » ou si c’était le « Ah ! » fort, long et bien audible qui l’avait fait détaler. Il n’eut même pas le temps de regarder son cousin ou de lui demander si lui aussi avait entendu ce cri horrible ; il détala sans demander son reste. A droite, à gauche, tout droit. Trou d’eau ou pas, il sentait ses pieds toucher à peine le sol.

Il courait sur terre et dans sa tête. Fuir, fuir le plus loin possible.

Hors d’haleine, il s’arrêta enfin, à près de cent cinquante mètres de là. Il se retourna pensant soudain à son cousin. Ce dernier déboulait d’un coude d’une voie. Ils se regardèrent, regardèrent leurs habits de haut en bas. Ils étaient sales et trempés. Le cousin avait perdu une de ses sandalettes. Il était courbé, tenant ses deux genoux entre les mains, essayant de reprendre son souffle ou peut-être essayait-il de les empêcher de s’entrechoquer. Tout à coup Richard éclata de rire, suivi par son cousin. Ils rirent durant au moins une bonne minute, avant que l’un ait la force de parler.

— Tu as entendu toi aussi ? demanda Richard.

— Je n’ai absolument rien entendu couz. Je t’ai vu te mettre à courir et j’ai suivi tes traces de très près. Dans ce couloir on ne sait jamais ce qui peut arriver hein ! Je ne voulais surtout pas rester seul. Je n’ai jamais autant couru de toute ma vie je crois, déclara-t-il en secouant la tête. Qu’est-ce que tu as entendu au fait ?

— Comme si quelqu’un avait parlé !

— Où ça, dans le couloir de la mort ?

— On aurait plutôt dit que cela provenait de la maison d’à gauche.

— Tu es sûr ? Moi je n’ai rien entendu et de plus cela fait des années que personne ne vit dans cette maison. Si quelqu’un était venu s’installer là nous l’aurions su. Il n’y a toujours aucune ouverture sur cette maison.

— Oui je sais, je sais très bien, mais je te jure que j’ai entendu quelqu’un dire « Aaah ! ».

— Ah ! répéta bêtement le cousin, avant de se remettre à rire.

Richard se sentait maintenant un peu stupide. Il n’était plus vraiment sûr de lui. La peur sans doute lui a fait entendre des choses.

— Tu as probablement raison. La bonne nouvelle est qu’avec cette course de fond, nous avions gagné quelques minutes d’avance sur notre rendez-vous avec le tailleur.

Richard regarda une dernière fois en arrière. Cette sensation que quelqu’un les regardait marcher dans la pénombre. Mais la peur était passée. Ils étaient dans une rue fréquentée. Un petit bar miteux accueillait des clients qui venaient se défouler entre amis ce vendredi soir. Dans la demi-obscurité, le long du mur en face du bar, un jeune homme avait réussi à isoler une demoiselle qui avait un rire de crécelle. Ils s’étaient éloignés du groupe et parlaient à voix basse. Les deux jeunes hommes dépassèrent le couple, tout en se demandant quelle blague le jeune homme pouvait bien raconter à cette jeune fille.

— Les gens ont de la chance hein, murmura tout haut le cousin.

Richard éclata d’un rire sonore, mais il n’était pas vraiment sûr de ce qui le faisait rire à cet instant, les paroles de son cousin ou la réminiscence de sa peur de tout à l’heure.

Le tailleur fut surpris de les voir si sales, mais il ne posa pas de questions. Il eut juste un sourire, dans le genre « j’aurais tout vu ».

Au retour de chez le tailleur, ils prirent un autre chemin pour rentrer. Le diable est patient, mais il ne sert à rien de le tenter. Lui seul a ce privilège.

Le lendemain était samedi et une idée saugrenue et dangereuse commençait à poindre dans la tête de Richard. Il devait savoir, coûte que coûte. Il voulait en avoir le cœur net.

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