Melpomène

Melpomène

« J’aurais aimé t’aimer, mais je ne suis qu’un écrivain

Et nous les artistes, ne pouvons être fidèles

Si en fait, nous le sommes, mais pas à deux, ni à trois

Elles sont légion, et nous devons chanter le bonheur d’être avec chacune

Nous ne sommes que ce qu’elles décident de nous

Et parfois, vous, qui n’avez pas la foi

Vous pensez que nous vous trahissons »

« Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant… Alors les hommes qui nous aimaient et qui n’osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole.

Ce n’est pas seulement cette soif de gloire qui anime l’écrivain dans la solitude ; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable que nul autre être ne peut lui enlever »… ni lui donner.

Ces paroles de Johann Zimmermann m’avaient ébloui la première fois que je les avais lues. Je n’étais encore qu’un puceau et j’y ai cru…

Mon talent avait éclos dès les premiers printemps de ma vie. Je voyais l’envie dans le regard des autres, ceux de mon âge mais aussi des adultes. J’avais à peine 13 ans quand je compris que j’étais différent, mon art était étrange et sublime. Je ne désirais qu’une chose au monde : écrire, et à chaque fois j’y laissais un peu de mon âme et de mon sang.

Mon enseignant, au petit collège, fut le premier surpris. J’étais doué mais pas que… il y avait autre chose d’indescriptible. Ce qui faisait que mes récits plaisaient et se réalisaient. Chaque texte, chaque mot, chaque histoire, chaque personnage paraissait tisser des fils de la vie. Pourtant je n’écrivais rien d’extraordinaire.

Le secret vint à m’être révélé quand j’eus mes 21 ans. Je rencontrai en ce moment ma muse, plutôt mes muses, elles étaient nombreuses, les gardienne des arts nobles, celles qui ne se révélaient qu’à quelques élus. J’étais jeune et je tombai sous leur charme. Elles étaient l’incarnation de la beauté pure, chaque brin de leur souffle me mettait en transe et elles épuraient mes faiblesses, les drainant vers la tombe pour me laisser écorché, sensible telle une vierge la nuit de noces.

Je m’étais donné à elles et elles me donnèrent, en échange, du succès éternel, et les trois conditions qui ne pouvaient être changées.

La première règle : mes histoires doivent toujours être vraies ;

Deuxièmement, je me dois de toujours parler de la plus haute quête humaine : l’Amour. Et la troisième et non des moindres, mes histoires doivent constamment mal finir.

La recette paraissait simple et je trouvais une telle jouissance dans chaque récit qui recevait l’approbation des mortels que c’en était immoral. Mon talent n’était point feint certes, mais voir tout ce monde, vous encenser, avait quelque chose de divin, d’exaltant. L’écriture me donnait tout, la joie, les possessions, les autres, la chair… Mes chagrins s’étiolaient quand j’avais la plume en mains, même si au final je ne faisais que les transcrire dans mes vers, mots, musiques… et d’autres en portaient le fardeau. C’était cela la beauté, le fait de communiquer mes mauvaises, et parfois aussi mes bonnes humeurs aux autres, qui s’en délectaient au point d’en succomber.

Je ne saurai réellement dire celle que je préférais, tout ce que je peux affirmer est que chacune avait ses qualités et ses points faibles. Les dieux sont capricieux et les déesses pires. Je suis convaincu qu’elles étaient celles qui avaient manigancé ou forcé les dieux à créer l’autre côté. Erato aimait la compagnie de Melpomène, pourtant on aurait dû les séparer. A deux elles rendaient souvent mon âme si triste au point d’avoir envie de pleurer sur mes textes. Elles arrivaient souvent vers la fin pour clore l’histoire et donner aux lecteurs ce qu’ils aiment, la tragédie, le drame, la mélancolie, cette plainte doucereuse qui grave dans l’âme cet arrière-goût d’inachevé.

Euterpe et Terpsichore se donnaient souvent la main, mais toute la joie de vivre était démontrée par la dernière, qui un pas après l’autre donnait le tempo aux mots, glissant sur la musique chantée d’une voix enfantine par la belle Euterpe, qui n’avait pas que la voix de magnifique. Sa beauté avait déjà rendu fou et solitaire trop d’artistes. Calliope m’agaçait souvent, exigeante et aigrie, vieille folle pour qui la quête de la perfection n’avait d’égal dans le monde divin. Trop d’écrivains, de peintres avaient donné leur unique vie pour la contenter, oubliant souvent qu’elle était immortelle elle. Personnellement et plusieurs ne seraient pas d’accord, mais si je devais choisir ce serait Clio ou Melpomène mes préférées. J’ai toujours préféré l’histoire à la beauté et au lyrisme du texte.

Je contais donc les histoires des autres. Il me suffisait de les regarder, de les entendre parler, se toucher, se sourire… pour connaître le chemin et l’aboutissement de leurs idylles, et dans l’encre de ma plume, j’écrivais, je peignais leur incapacité à pouvoir jamais atteindre le bonheur, l’Amour ; je la rendais éphémère. La tragédie était là, réelle, sans aucune comédie et Thalie devrait être la plus frustrée. Qu’ils étaient naïfs de croire qu’ils resteront à jamais ensemble ! Ma plume infailliblement savait, peignait la fin de ces choses si douces. Mes muses, avec l’expérience de siècles et millénaires d’humains qui avaient emprunté cette voie, connaissaient la vérité avant la fin. Pourtant ils revenaient tous pour me lire. Ils étaient nombreux à croire que je parlais d’eux. Quelque part ce n’était point faux. Ils ne sont que les fruits d’une évolution qui n’est point encore aboutie et qui ne le sera que dans l’éternité et l’absolu. La seule chose qui nous est accessible sur terre c’est la foi.

Et ce fut à une dédicace, tout plein de gloire, que je compris, ce qu’ils pouvaient ressentir, mes lecteurs. Je tombai follement amoureux d’une humaine et j’eus foi en l’avenir. Je ne pouvais désormais plus écrire l’histoire des autres, je ne voulais qu’écrire la mienne. Alors j’ai arrêté d’écrire.

FIN

Urbain AMOUSSOU

L’Immortel_Urbain AMOUSSOU

L’IMMORTEL

Il y a des nuits où tout paraît plus vivant, l’existence prend une lourdeur qui vous écrase de toute sa réalité. Et ce n’est plus tant les humains qui sont vrais, mais l’impalpable, l’invisible.

Le père tenait la main de son enfant, il le mettait sur un chemin où il savait qu’il n’y aurait plus de retour possible. Son enfant allait désormais chercher et porter son propre nom, à nul autre pareil. Un fardeau et une bénédiction. Il regarda sa montre, 23h52. Il avait éteint les lumières de sa voiture pour ne pas déranger l’autre monde. Ils avaient failli se perdre dans toute cette obscurité, mais alors qu’ils tournaient sur un chemin de travers, le hululement d’un envoyé des maîtres de la nuit se fit entendre et il reconnut, instinctivement, le bon chemin.

Là où ils allaient nul n’y vivait, nul ne connaissait l’endroit. Seuls les initiés retrouvaient le chemin. Il avait été initié par son propre père, qui l’avait été aussi et ceci depuis la nuit des temps, depuis les temps où les hommes vivaient encore avec les dieux. Ce soir, c’était au tour de son fils, Vimakou, qui allait lui aussi recevoir son initiation et c’est presque les larmes aux yeux que son père se retourna et lui intima de sortir dans la nuit et laisser son maître intérieur le guider. Le père avait peur, cette peur qu’ont tous les pères, mais aussi les mères qui voudraient voir leurs enfants répondre à leur destin.

Le jeune Vimakou sortit dans la nuit, il n’avait pas peur, il ne tremblait pas. Il avait été mis au monde pour cet instant précis. Il huma l’air, guettant tout brin de vent, le moindre bruissement du silence, quêtant un signe, un sulfure même léger, de ceux qui n’existent plus ni ici, ni là-bas et qui, désormais, seront ses guides.

Il avança, assez, pour ne plus être perceptible à son géniteur. Il eut une pensée pour sa mère. Elle pleurait encore sans doute à cet instant. Vimakou se baissa, prit la position de prière enseignée par les maîtres, les deux genoux à terre, accroupi sur son séant, et baisa la terre du front et lança furieux à tout l’univers : « Midonoudo ».

Alors qu’il se baissait pour la énième fois, toute la terre lui répondit : « Miakpata mido ». Il était arrivé.

L’enfant disparut pour près de sept ans, et sa mère pleura autant et comme tous les hommes, son père se cacha aussi, pour pleurer, chaque nuit, vers minuit et ses environs. Ils pleurèrent longtemps, Puis un jour, le fils revint frapper à la porte de ses parents. Il n’avait pas changé. Il avait juste grandi.

Et à partir de ce moment, il endossa son nom sacré : Vimakou, la vie ne meurt point. Très vite ses parents comprirent qu’il n’était plus comme eux. Il avait été le fils du père, là il était désormais le guide de plusieurs. Le père était déjà capable d’écouter et de comprendre les êtres, même ceux qui ne parlaient pas, le fils lui était leur maître.

Vimakou ne vieillissait pas. Bien entendu tous les parents prient de ne point survivre à leur enfant, mais Vimakou était un être à part. Il ne craignait rien et tout le monde et toutes les choses commençaient à le craindre. Durant des années, alors que la vieillesse s’accaparait du corps de ses parents, de ses frères et sœurs, lui ne changeait point. Ses blessures guérissaient en une heure. Ses os se ressoudaient en une journée. Ses rides se tassaient en une semaine et son âge changeait.

Bientôt, alors que ses parents pourrissaient sous terre et que son dernier petit frère devenait sénile, il fut obligé de partir. Les mortels n’ont jamais supporté les dieux. Il vécut ainsi, de vie en vie.

Vimakou avait accumulé un savoir hors du commun, que personne ne lui comprenait, mais bien réel. Il ne pouvait leur expliquer que le temps était son allié et son maître, tandis qu’il était le bourreau de la majorité des vivants.

Un jour, bien bien après plusieurs vies, il fut invité en Angleterre et il prit un vol passant par Belfort. Tout se passait bien jusqu’à ce qu’ils soient au-dessus de la capricieuse atlantique, où les coups d’ailes d’un papillon entraînent souvent des ouragans. Ce fut d’abord un choc coupé. Puis les secousses se succédèrent. À côté de lui une jeune et belle femme voilée le regardait. Vu les circonstances, il ouvrit simplement la main et elle s’y jeta toute entière. Et durant toute la chute de l’appareil, elle ne cessa de le serrer, de le griffer et de le supplier de rester là. Il fit de son mieux, aucune parole ne fut échangée, pourtant jusqu’au dernier moment, cette jeune inconnue sut qu’elle avait eu un ami, un vrai, qui comprenait toute sa douleur et sa furieuse envie de rester en vie.

Nul ne peut expliquer la sensation que provoque les secousses en avion aux humains. Il faut vivre cela pour comprendre. Plusieurs étaient d’ailleurs morts ou avaient perdu connaissance avant que la carlingue n’heurta la surface dure de l’océan. Sous le choc, l’avion implosa et Vimakou eut juste une fraction de seconde pour s’excuser auprès de sa voisine. Il ne pouvait rien pour elle. C’était peut-être là le plus dur dans son état. Ne pas pouvoir aider les mortels qu’il aimait bien. La douleur avait toujours été du côté de ceux qui restaient. Ce n’était point son premier accident. C’était juste son premier en plein océan. Quand il se réveilla, il était accroché à un bout de caisse qui prenait l’eau.

Ce fut à cet instant qu’il se rappela, qu’au cours de toutes ces années, générations, vie après vie, mort après mort, il n’avait pas appris à nager. Il eut un sourire, tout en pensant à Roméo et Juliette, non plutôt à Titanic, il n’en était plus vraiment sûr. C’était l’un des rares films qui l’aient fait pleurer. Le bois, sous son poids ne pouvait plus tenir sur l’eau.

Vimakou, alors que sa conscience se gorgeait d’eau et que son corps sombrait dans les abysses de l’Atlantique, se rendit compte que ce n’était pas tant le fait de tomber à l’eau qui lui serait fatal, mais le fait de rester sous l’eau. Et le pire serait de ne pouvoir mourir.

FIN

Urbain AMOUSSOU

Ma folle à moi_Urbain AMOUSSOU

Ma folle à moi

J’ai connu ma femme sur le tard. La faute sans doute à mon père qui m’avait toujours dit de me méfier des femmes. Il m’a traumatisé le vieux. J’étais donc déjà dans la quarantaine quand on se rencontra. J’avais quelques soucis de cœur et elle était cardiologue.

Vous imaginez bien le genre de blagues pourries que j’ai dû faire avant qu’elle n’accepte le premier rendez-vous. Pourtant elle riait à mes blagues. Une femme intelligente et sublime Marlène. Nous étions tous les deux assez mâtures et tout se passait très bien. Elle comprenait que je sois impliqué dans mon travail et je comprenais que des patients l’appellent en pleins ébats.

Si je devais qualifier notre couple, je dirais que nous étions stables. Enfin, sauf quand madame était de mauvaises humeurs. Marlène est une femme passionnée. Il faut être passionné pour faire plus de 20 ans d’études et se spécialiser en cardiologie.

Je trouvais donc normal, quand lors de nos disputes, elle partait en vrille. Dans ces moments j’attendais calmement que la tempête passe. Mais pour un court instant, je découvrais la folle que j’avais épousée. Ce qui était drôle c’est que lors de ses accès de colère, elle utilisait des mots compliqués : hypermétrope, galénique, coronaire… Je les notais souvent et après je cherchais leur définition. Et on en riait ensemble.

Bref tout allait bien, c’était l’équilibre de la terreur, jusqu’à ce que la crise à la COVID-19 l’oblige à passer plus de temps à la maison. Les disputes se multiplièrent et le summum fut atteint le samedi 03 Mai. Un samedi. Il faut avouer que c’est aussi un peu ma faute. Pour une fois, j’avais refusé de me laisser faire.

Le confinement avait exacerbé nos frustrations à tous les deux et j’étais rentré dans son jeu. Pour dire la vérité, je ne me rappelle plus pourquoi on s’était chamaillés. Le ton monta, elle sortit des mots dont je ne comprenais pas le quart et je lui adressai de mon côté quelques bonnes vérités. Le diable était dans la maison. Nous étions à 19h15 quand elle prit ses affaires pour partir.

Je n’essayai pas vraiment de la retenir. Elle savait ce qu’elle faisait et je savais que la maison de sa meilleure amie était à peine à 30min de là. Elle partit donc et notre grande demeure devint calme. C’était bien. Cette sensation d’être libre m’avait manqué. Je ne tentai de l’appeler que le lendemain. Le téléphone sonna et c’était suffisant, je raccrochai avant qu’elle n’ait eu le temps de décrocher. Un médecin n’éteint jamais son téléphone et du moment où ça sonnait c’était rassurant.

Je passai donc un dimanche béni et le lundi je partis au boulot pour faire ma demi-journée. Je revins vers 17h et dès l’entrée je sus que quelque chose n’allait pas. La porte du salon était fracassée.

Tous mes objets de valeur avaient disparu. Tout, tout s’était évaporé. On aurait dit la chambre d’un célibataire, pire d’un étudiant célibataire qui adore la fête. Le plus terrible c’était le matelas, de notre chambre à coucher. Les malfrats, les malheureux voleurs y avaient pissé. L’odeur était nauséabonde. Ils avaient marqué leur territoire, signé leurs méfaits. J’avais besoin de soutien. J’appelai Marlène. J’avais besoin d’elle. Après plusieurs tentatives elle décrocha et dès qu’elle sentit l’angoisse dans ma voix, elle se mit en route et arriva 10 minutes plus tard.

Marlène me consola. Ces voleurs nous firent du bien, à bien y penser. N’eût été leur venue j’aurais laissé cette dispute s’éterniser et nous détruire. Je compris que j’avais besoin d’elle et que sans elle autour de moi je n’étais rien, sans elle dans notre demeure, des malfrats peuvent y pénétrer. Elle sut trouver les mots pour m’apaiser. Des mots simples, des mots doux. Elle mit ma tête sur ses genoux et me caressant le cuir chevelu, elle m’avoua que c’était elle.

Puis elle se pencha vers moi, prit mes lèvres entre ses petites dents, tandis qu’elle murmurait « je t’aime… à la folie ».

FIN.

Urbain AMOUSSOU

La fenêtre – Urbain AMOUSSOU

LA FENÊTRE

Disponible en lecture sur CUBE BOOKS https://cubebooks.saeicube.com/users/19/publication

Aujourd’hui il pleut. Ce fut la première chose qui me vint en tête quand j’ouvris les yeux. Ce n’était pas vraiment une pensée, juste une réalité qui s’est imposée à mon corps embrouillé. Je titubai en enjambant le matelas, la moustiquaire soulevée. Il y a des jours avec et des jours sans. Pourtant j’adore les jours de pluie. Elle vivifie des souvenirs d’une enfance heureuse, les gouttes de pluies sous les manguiers de la maison familiale, les poissons qui se frayaient un chemin dans les canalisations vers des destinations inconnues, pour moi, des mangues mûres qui tombaient sans se faire prier, avec des bruits doux et sirupeux

L’odeur de la terre, dont les brûlures étaient calmées par les nuages, tout ça ramenait à moi une nostalgie douce.

Plus on grandit, plus on se rend compte que nous n’avions été heureux que les premières années. Après les hommes ne vivent que dans le passé ou pour pleurer.

Il pleut. La vitre de ma fenêtre dégoulinait. J’eus envie de me rapprocher et de souffler dessus, ensuite je dessinerai un cœur, avec juste un doigt. Ce serait amusant. À quoi ressemblait le dehors. Peut-être y avait-il là une belle dame, surprise par la pluie. C’est toujours beau une jolie femme mouillée.

Tout ça pour ne pas penser à la fenêtre. Elle était encore fermée. Et cela faisait des mois maintenant que le scénario durait.

Je vérifiai les joints, juste comme ça. Je savais, mais je devais vérifier. Les jointures étaient solidement accrochées et les encoignures hermétiques. Depuis quelques semaines, à chacun de mes réveils ma fenêtre était toujours fermée. Ce n’était pas moi. Et hier en allant me coucher je me suis d’ailleurs assuré de l’ouvrir. Il s’agissait de ces fenêtres « alu », fenêtre des voyeurs, coulissant sur un train figé au mur. Vous voyez de jour comme de nuit tout, mais les autres ne vous voient pas. Un courant de vent n’aurait pu la fermer. Au début, je me disais que j’avais un problème de mémoire. Je rentrais trop épuisé souvent et dormais sans m’en rendre compte. Puis j’ai pensé aux esprits…

J’ai aussi pensé à une femme de nuit, une ex fâchée qui se vengeait, un voisin envieux… mais bien que n’étant pas un bon coup, j’ai toujours réussi à garder de bonnes relations avec mes ex et je ne connaissais pas les voisins. Je n’aime pas les ventilateurs, ils me rendaient malades, si bien qu’il me fallait la fenêtre grande ouverte la nuit et dormir sous les murmures de la lune. Et hier nuit, je m’étais assuré de l’ouvrir, non j’ai fait plus que ça, je l’ai écartée et j’étais resté là, accoudé, humant l’obscurité et espérant.

Il fallait que je sache, je n’en dormais plus. Il me faut des caméras, installées partout.

C’est étrange toutes ces choses d’espionnage si accessibles aujourd’hui. En une demi-journée, tout était installé. Cela me mit mal à l’aise, mais je n’avais prévu aucune visite galante et à part ma propre vie, personne d’autre ne souffrirait de cette intrusion.

La nuit vint. Je restai éveillé plus longtemps que prévu. Puis j’eus des instants de perte et d’éveils. Je m’enfonçai dans les draps du maître du sable.

Le jour vint. Je me jetai sur l’appareil. Je vis le film et sur l’image, je me voyais me lever, nu, frissonner et fermer la fenêtre avant de retourner dormir comme un bébé.

FIN

Urbain AMOUSSOU

GROSSIS!

GROSSIS !

Lorsque Richard avait commencé à prendre quelques graisses ici et là, tout le monde trouvait cela normal. Il était politicien, en plus d’être riche et ce n’était un secret pour personne que les meilleurs politiciens du pays, les plus influents avaient un embonpoint affiché, avec fierté. Certains avaient d’ailleurs commencé à le surnommer le prince Djobo. Il en souriait largement. En un mois il avait dû prendre au moins quinze kilos. Il est vrai qu’il restait plus souvent à la maison maintenant, à cause de la COVID. De toute manière, l’hémicycle ne lui manquait pas vraiment. Ils ne faisaient qu’y valider des décisions prises au plus haut de la hiérarchie.

Au début, il devait faire dans les 79kilo. Puis il passa à 95, bientôt, 98. Instinctivement il essaya de se contrôler pour ne pas dépasser les 100. Il diminua la quantité de nourriture ingurgitée. Du copieux petit déjeuner, de bacon, œufs brouillés, jambon, pain, haricots bouillis et ramollis… il passa à uniquement des œufs à la coque et du café. Il sauta le déjeuner et le soir il ne prenait désormais que des fruits, mais rien n’y fit. Un matin il se leva et sa balance de bain lui montra 123 Kilos. Du jour au lendemain. Il eut envie de jeter la machine, mais cela aurait pour conséquence d’alarmer sa femme. Il respira un coup et sifflotant il rejoignit sa dame.

« Tu es à combien chéri » ?

Les femmes posent toujours des questions à problèmes, pensa Richard en grommelant. Il n’était plus vraiment certain de ce qui l’avait énervé, mais il eut l’appétit coupé. La femme comprit, et eut pitié pour son mari mais surtout pour la machine électronique qu’elle lui avait offerte. Elle irait vérifier après. Elle se précipita pour lui glisser quelques fruits dans la voiture. Elle commençait vraiment à s’inquiéter. Elle voyait son homme gonfler sans vraiment savoir pourquoi. Pourtant elle était témoin de son abandon, au jour le jour, de la nourriture grasse.  Pourtant rien ne changeait, il continuait à prendre poids, comme un cochon trop et mal nourri. Bref elle ne comprenait pas.

Quand Richard atteignit 188, le plus dur n’était plus vraiment le poids, mais les difficultés de la vie de tous les jours : se baisser pour attacher ses lacets, rentrer dans sa voiture, respirer, rentrer dans ses habits, marcher, voire dormir. Puis brusquement d’une nuit à un matin, il dépassa les 200 kilos. Et le lendemain il n’arrivait plus à se lever du lit. Son point de gravité allait d’une partie à l’autre du corps et il n’appartenait plus à son squelette d’origine de porter cet être étranger. Deux jours après il avait pris 50 kg de plus. Les médecins mobilisés en vitesse n’eurent aucune explication. On fit venir un bulldozer pour le sortir de sa chambre en cassant la fenêtre.

Un avion spécial fut affrété pour le Prince Djobokou. Les autres avaient ajouté le « kou » parce qu’il avait dépassé la limite du djobo et approchait d’une mort certaine.

Il arriva en France le même jour et fut admis dans un hôpital où les dignitaires africains venaient souvent régler leurs nombreux problèmes de santé ou y mourir au calme. Les meilleurs médecins arrivèrent, alléchés par l’argent, mais aussi, curieux de cet africain qui prenait 50kg chaque deux jours. Certains tracèrent des courbes de morbidité, d’autres tentèrent des injections, voire coupèrent des choses ici et là sur le corps gargantuesque de Richard, rien n’y fit. Curieusement ce fut un Raoul Leblanc qui proposa innocemment d’aller voir les marabouts.

Retour en Afrique donc deux jours après. Le nouvel avion avait dû être découpé pour élargir l’entrée. Un soleil tout radieux accueillit le débuté, pourtant il n’eut pas ce plaisir, tout africain, d’être ébloui. Une chair visqueuse avait envahi son visage. Il y avait encore plus terrible et basique. La chair avait à profusion bloqué tous les trous et l’anus, les yeux, le nez, les oreilles, le trou de miction, tout était fermé par une chair purulente. Il souffrait tant. Les doses éléphantesques de calmants ne servaient plus à rien, tous ses médicaments se retrouvant bloqués par la graisse.

Ce fut sa femme qui lui annonça la nouvelle, avec un mégaphone braqué sur sa tempe : il fallait retourner à Laokpé.

Au début, il ne comprit pas, les messages des marabouts et des divinités étant toujours ambigus. Puis ça lui revint. Si ceux qui étaient là avaient pu voir ses yeux, désormais internes, ils auraient compris aussi : la vérité du péché. Il avait renversé la dame d’un vieux à Laokpé. Tout avait été réglé en deux jours et à peine 500 000f. Le vieux n’avait cessé de pleurer sa femme morte et le jour de l’enterrement au moment où, goguenard, il présentait des excuses à peine claires, le vieux s’était rapproché et avait lancé un « grossis » incompréhensible. Tout le monde avait explosé de rire lui y comprit, pensant que le pauvre homme essayait de baragouiner sa douleur en un français approximatif.

Richard fut transporté la nuit même dans un camion benne et ils débarquèrent à Laokpé. Le village dormait déjà. Il s’était déplacé avec du monde, toute une garnison d’hommes armés et la localité fut envahie. Les villageois, réveillés et délogés de leur case en pleine nuit, étaient déjà furieux.

La situation fut expliquée au chef, qui dans la langue du milieu passa le message aux villageois. Un grand silence tomba. Une minute, deux minutes, 10mins.

Le chef fit signe et un jeune revenu de la ville, qui expliqua dans un français impeccable à Richard et ses gardes du corps, que « le vieux était mort de chagrin une semaine avant ».

FIN

Urbain AMOUSSOU

L’inconnue dans mes draps

L’inconnue dans mes draps

Je me suis réveillé vers 04h, du matin, une forte envie de pisser. Il faisait encore nuit, et au loin quelques coqs hurlaient déjà. C’est un moment étrange, quand ta vessie devient ton cœur et pourtant ton corps n’a qu’une envie : rester au creux de la vague formée par les draps et le matelas moelleux. Il fallait bien se décider à se lever, mais pour l’instant la négociation continuait entre mon corps et ma vessie. Elle finit par gagner. C’est en rejetant les draps que je remarquai que contre le mur, une boursouflure s’était formée. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Je tâtai, serrant et desserrant ma main sur un tas de draps et de chair. C’était un corps. À l’instant précis ma réaction fut de refermer les yeux. Tout simplement.

C’était l’attitude la plus saine : se dire que l’on dormait encore. Comme un rêve dans un rêve ou mieux une réalité onirique si forte que c’en est bluffant. Je me retournai de nouveau et restai là, en position fœtale, contemplant les formes sous les lourds tissus. Mes yeux commencèrent à s’habituer à la pénombre. J’eus envie de vérifier, de toucher encore et encore, mais cela reviendrait à mettre mes sens en jeu. Il ne fallait pas. Je remis tranquillement mes mains entre les cuisses, me positionnant du mieux que possible pour contempler mon rêve.

Puis les formes, sous les lainages, tremblèrent. Ce furent d’abord les cheveux qui glissèrent des tissus, suivit ensuite d’une épaule. Je n’en pouvais plus…

Je tendis la main et la lumière jaillit. Ma vessie tinta. Je me levai, avec précaution. Il fallait que j’aille pisser. Uriner dans un rêve n’est souvent pas bon signe. Il y a de fortes chances que vous soyez en train de mouiller votre couche. Malgré tout, la première miction, en pleine nuit, semi éveillée, a souvent quelque chose de si jouissive. Sentir l’urine monter depuis les testicules, remonter le canal et sortir tandis que les yeux fermés vous appréciez le plaisir.

Je retournai dans la chambre à coucher. Elle était toujours là. Le galbe de ses reins était désormais visible. Son profil chantourné me fit déglutir.

Je ne bois pas et il y a peu de chances que j’eusse ramené une inconnue à la maison. Ma grande timidité ne me permettait d’ailleurs pas de profiter de ces joies galantes. Alors que j’avais repris ma position d’avorton, elle se retourna et le drap glissa lentement de son corps, la déshabillant, dévoilant des seins, un cou, un visage, un creux, un jardin, des lignes et des courbes… J’écarquillai les yeux et par malheur, elle les ouvrit aussi, juste à cet instant, me vit, fit un rond de sa bouche et un cri long et rocailleux sortit de sa gorge.

Je n’eus pas le temps de réagir, qu’elle refermait les yeux en souriant. Elle pensait rêver aussi sans doute. Qui sait !

FIN

Urbain AMOUSSOU

L’ORIGINE DE LA FOI

https://cubebooks.saeicube.com/users/10/publication

L’ORIGINE DE LA FOI

Je n’ai jamais été très religieux, la faute peut-être à mes parents qui l’étaient un peu trop. Bien que je respecte le penchant humain à se choisir des dieux et déesses tous créés à son image, je n’ai jamais poussé l’outrecuidance jusqu’à croire qu’il y aurait quelque part un esprit gargantuesque ou un Dieu ou autre qui se soucierait de ma misérable personne. Qui plus est mon petit cerveau logique à outrance ne saurait accepter l’omnipotence et l’omniprésence de tous ces êtres sur une autre échelle.

Un après-midi pourtant, tout allait changer.

C’était les vacances de 2012. J’étais rentré de France avec quelques amis et sans doute l’effet combiné de l’ennui et de notre quête de montrer notre présence aux autochtones, nous décidâmes d’assister à la Grande Mess des divinités noires d’Afrique.

Il y avait la diaspora venue de tous les recoins du monde, mais étrangement ceux qui étaient les plus joyeux n’avaient aucun lien avec le continent noir. Au-delà d’une simple joie, il émanait d’eux une vraie foi en ce qui allait se passer et ils suivaient religieusement les prestations des différents couvents.

La plage était bondée, des étrangers.

Je m’ennuyais un peu. Entre les danses applaudies à tout va, juste pour des remuements de corps et une transe artificielle créée par le mélange du Sodabi local et la chaleur exubérante de cette plage au sable noir, il n’y avait rien de nouveau sous les cieux pour moi. J’avais grandi dedans comme Obélix. Une schizophrénie culturelle née de la colonisation. On est surpris à la naissance de voir ses parents défendre le Christ le dimanche et appeler les noms de tous les bizus et esprits le samedi. Puis on finit aussi par s’y habituer. C’était normal.

Pourtant quand les zangbeto sortirent tout le monde se tut, moi y compris.

Ils créèrent un mal-être perceptible dans toute la tribune. La jolie brésilienne à côté de moi frémissait. J’étais certain que ce n’était point l’effet de mon corps collé au sien. Ils ne parlaient pas, pourtant toute l’assistance entendait leur murmure lourd et empreint de dignité qui emplissait tout l’espace et le temps alentours.

Le meneur, avec le front serti de tresses aux cauris, tenait dans les mains deux objets. De la main droite le Azan avec lequel il donnait des ordres muets et de la gauche il soulevait périodiquement le sceptre : un hideux balai noirci et collé intimement par des litres de sang et d’alcool.

La magie était là. Palpable. Ils se mirent à chanter, tous, sans qu’on ne sache réellement d’où venait le chant lugubre et avertisseur :

Tivodé mawou lindja, Mikpélé gbédédji.. Toutoutou, toutou matou, guéssou guéssou, tiya tiya… Vonvon miléa, vonvon méléo… Médé wobo ébomadio, médé woazé azé madio, kinto otsi kada hadjéwodjiyé, kintoo somavooo, azéo somavoooo, déviyé mégni looo gnémé gnadéooooooo oooooo

Etrangement chaque parole, chaque mot, remuait quelque chose en moi… On aurait dit un appel… J’esquivai quelques pas, secoua mes hanches, le rythme était toujours là, je n’avais pas tout perdu. Ma brésilienne me regarda, étonnée. Je ne savais à quoi je ressemblais, mais elle a dû voir en moi un vrai Vodoussi, un vrai homme depuis des années.

Ils tournèrent et tournèrent. Les azanho furent soulevés, découvrant des tortues, des serpents, des crabes. Puis un poulet fut jeté sous l’un. Le temps d’une ronde et nous voilà devant un plat fumant de riz-au-gras au poulet grillé.

Le clou du spectacle fut quand sous un ordre à peine donné, nous nous levâmes comme un seul homme pour nous approcher du bord de mer. Et là, devant nos yeux, l’un après l’autre, ces hommes de la nuit, les zangbeto, glissèrent sur les vagues, surfant sur des roulis énormes, bientôt trop loin pour prendre pieds si jamais ils en avaient.

Ce fut à cet instant que ma foi naquit. S’ils avaient pu faire ça, alors Jésus l’a sûrement fait aussi.

FIN

Urbain AMOUSSOU

L’OISEAU – Urbain AMOUSSOU

L’OISEAU

« J’étais rentré, avant-hier, autour de 20h. J’avais l’impression que les os, muscles et fibres de mon corps avaient changé de place. Ma femme le comprit et pour une fois elle ne me posa aucune question et n’essaya d’ailleurs pas de jouer la délaissée, comme elle avait l’habitude de le faire. Je fus reconnaissant pour sa grande sollicitude.

Malgré le coronavirus nous passions de maison en maison pour régler les problèmes d’accès à l’eau de chacun. À force j’avais l’impression que j’étais vacciné ou que Dieu nous gardait mon équipe et moi. Nous étions comme des super-héros avec nos autorisations de sortie.

Je me dirigeai directement sous la douche, un geste qui m’étonnait moi-même. Avant je me serais affalé sur le canapé pour siroter une bière en écoutant ma femme me raconter sa journée tout en regardant la télé d’un œil.

Il faisait chaud, la vraie définition de « zozo ». Un ventilo alangui brassait la chaleur du salon. En se mettant à l’entrée du salon, on aurait dit la gueule d’un dragon. Un vent étouffant s’échappait par bouffées pour rejoindre la nuit torride.

Après la douche je décidai de restai sur la terrasse. Nous étions au premier. Un escalier dangereux y montait. Des vagues de manguier balayaient le toit.

La natte sur laquelle je m’étalai de mon long et large avait été délavé par le pipi du dernier de 2 ans. Parfois je me demande si j’avais autant pissé à son âge. Mais vu la fatigue et la moiteur chaude du salon, ce reste de natte était mieux que le canapé du salon et l’odeur de la litière ne m’empêcherait pas de dormir comme un soulard.

Vers 22h, sûrement poussée par le diable, ma femme décida de venir me rejoindre sur la natte avec le petit de deux ans et sous la dent des moustiques. Je lui fis comprendre qu’elle payerait les médicaments si jamais le petit tombait malade. Elle prit la fuite en me maudissant.

Il devrait être plus de minuit quand j’eus brusquement un grondement au ventre qui s’accéléra, mélangeant mes intestins avec tout le tube digestif et en un rien de temps je filais déjà vers les toilettes. Je remerciai Dieu d’avoir un « yovo gazé », car dans la précipitation, je me heurtai à la dureté de la cuvette. Pourtant ce mal ne put surplanter la douleur du liquide qui sonnait à la porte de mon derrière.

C’était étrange. Je n’ai jamais de maux de ventre, ni de diarrhée. Je faisais partie de ces hommes qui ne tombaient presque jamais malade, si ce n’est une fois tous les dix ans. Mais là c’était sérieux et même sans la lumière je me sentais éclairé dans tout mon être par un feu grondant, des laves qui léchaient mes entrailles. En passant en un éclair, j’avais vu ma femme sursauter au salon. Elle profitait du paresseux brasseur, tout en berçant le petit. Je crois qu’elle ne m’avait jamais vu courir aussi vite.

Je sortis 15min après. C’est déconcertant comment le temps passe vite quand on a la diarrhée. C’est comme quand on est avec son âme sœur. J’étais déjà exsangue. Ma pâleur fit paniquer ma jolie femme. Elle était vraiment belle malgré les trois parasites qu’elle avait eus. Et elle m’aimait toujours. Le souci était son caractère. Elle avait tendance à trop vite s’inquiéter. Après deux tours encore aux toilettes, elle me proposa de rentrer afin qu’elle me tienne compagnie au salon. Je maugréai et repartis sur ma natte.

Je ne sus pas quand je m’endormis mais vers 02h je fus réveillé par Médard. Le seul survivant d’une portée de sept chiots. Il se savait rescapé et il se comportait comme un con.

Dans cette nuit diarrhéique, il aboyait tel un dingo malade et il était apparemment proche. Je soulevai la tête et juste en cet instant, je sentis une aile énorme me balayer la figure, tandis qu’un énorme volatile s’enfuyait de mon chevet.

Il faisait sombre donc je ne pourrai dire de quel oiseau il s’agissait. La deuxième chose étrange était Médard, il avait les canines sorties et était posté sur ces quatre pattes comme un animal prêt à attaquer. Il se calma, vint me flairer, secoua la queue puis il descendit l’escalier pour aller garder la maison.

J’eus un frisson maladif qui me donna la chair de poule. Il était temps que je retourne à l’intérieur. La nuit fraichissait.

Le lendemain, comme à son habitude, et comme toutes les femmes du monde, ma femme était déjà debout, avant moi, avant le jour, avant le monde et elle n’avait pas de réveil. Une femme extraordinaire. Mais comme à son habitude, elle perdait déjà son sang-froid. Mais cette fois ci dans ses cris, il y avait autre chose. Ce n’était pas les mioches qui la faisaient hurler.

Je dévalai l’escalier de la mort, faillit à plusieurs reprises arriver trop tôt et puis là, devant ma femme qui se tenait la tête, les larmes sur son joli visage et le pagne défait, Médard.

Le pauvre chiot était mort, les yeux vitreux et le ventre boursouflé !

Urbain AMOUSSOU

L’Arche – Urbain AMOUSSOU

L’ARCHE

Lorsque la situation est devenue ingérable et qu’on avait atteint près d’un demi-milliard de morts et plus de quatre fois de contaminés, les pays étaient devenus une fois encore individualistes. Une réaction toute humaine et les gouvernements, où qu’ils soient sur terre, sont constitués des plus orgueilleux des humains.

Chaque pays démarra son projet de survie. Les noms allaient de : semences du futur, Heaven, Tempête virale… à Apocalypse. Chaque Etat, dans toute sa souveraineté, avait son idée sur comment garder son humanité, en d’autres termes son peuple, pour une repopulation après que la terre ait guérie.

Les programmes variaient, mais tout le monde était d’accord qu’il fallait repeupler la planète avec les meilleurs, les plus aptes, les plus intelligents, les plus forts… la quintessence de chaque nation. Bien entendu il y avait ceux qui étaient convaincus que des représentants mâles étaient les plus à même de défendre leur place sur terre, plusieurs misères sur les femmes, d’autres lancèrent des programmes de formation de militaires de haut niveau, certains proposèrent des artistes, des écrivains, des ingénieurs, des religieux… Il y avait aussi, bien entendu, des choix suivant la tête, la richesse et suivant d’autres préoccupations tout à fait humaines. Même face à cette fin, presque une annihilation complète, les êtres humains n’avaient pas beaucoup évolué et plus que jamais ils risquaient de repeupler la planète avec des êtres égoïstes et immatures.

Je faisais partie du comité scientifique chargé de la question dans mon pays. Nous étions 13, afin d’avoir des avis démocratiques et statiquement valables. Et puis il faut le dire, le chiffre treize prenait tout son sens dans la situation actuelle. Il y avait :

La professeure Anice 40 ans d’expérience en biologie moléculaire, magnifique femme aux cheveux grisonnants d’un charme indescriptible. L’un des deux femmes du groupe et de loin la plus intelligente et sublime de tout le groupe. Mélanger autant la beauté, la bonté et l’esprit dans un seul corps avait quelque chose de profondément troublant.

On pouvait aussi compter sur l’ingéniosité et la philosophie pratique du Pr Djesso, 30 ans d’expériences en physique quantique, une manière si éblouissante de vous parler des champs inaccessibles de la physique, que vous aviez envie de vous transformer en boson. La Pr Hamar virologue, enseignante depuis près de 50 ans, essentiellement chargée de nous guider sur la compréhension du virus, ses évolutions possibles et bien entendu les outils génétiques et de biologie moléculaire à développer et plein d’autres hommes qui représentaient la crème de la crème des scientifiques du pays. 13 personnalités reconnues pour leurs recherches théoriques, pratiques et leurs capacités cognitives et intellectuelles. Toute la communauté nationale et internationale reconnaissait leur sagacité. Sans doute, tout au long de la crise, ce furent les seuls hommes qui faisaient l’unanimité à chacune de leur sortie médiatique. Ce qui en soi était normal, les scientifiques qui se respectaient connaissaient leur limite de savoir face à l’univers et étaient des plus précautionneux.

Nous avions, réunis, plus de 50 ans d’âge moyen et encore plus en matière de connaissances. Le temps pressant, nous nous convînmes finalement après de mûres et profondes réflexions que les meilleurs représentants étaient là devant nous : nous-mêmes. Ce fût simple et définitif et quelque peu jouissif je l’avoue.

En effet, s’il fallait rechercher d’autres personnes, les former à la survie, s’assurer de leurs génomes, voir leurs capacités de réactivité psychologique dans un environnement contraignant… il nous aurait fallu des mois et des années pour être prêts et justement le temps nous manquait.

Et parlant du temps, nous nous concentrâmes d’abord sur une manière de nous en donner pour trouver une solution. De la pure logique, aussi, lorsque les autres recherchaient les meilleurs candidats à leur programme de survie et que ces derniers se faisaient terrasser les uns après les autres par un adversaire invisible, mais si dangereux, il nous parut, à nous, que la meilleure manière de sauver l’espèce humaine était de se donner le temps en nous préservant.

La décision ne fut pas facile à prendre et il fallut expliquer à des politiciens véreux et narcissiques qu’ils n’auraient pas de place au bord de l’arche. Ils voulurent bien, pour certains nous retirer le projet, mais ils l’auraient fait que les chances de survie de la planète auraient été réduites presque à néant.

Nous nous mîmes au travail et eurent tôt fait de développer une solution physiologique de maintien de la vie en stase et ainsi attendre la fin de l’épidémie et ensuite reprendre le travail et trouver une solution au virus. Ce que nous ne pouvions expliquer à tout le monde, à toutes ces personnes qui espéraient que nous saurons trouver une solution au virus ou du moins sauver l’humanité d’une manière ou d’une autre, est que la seule solution était le temps.

Le virus était une vraie chimère, et même s’il venait d’un laboratoire, en bon virus il s’était adapté à notre environnement et continuait d’évoluer. Aucune statistique, prévision, projection ou réflexion ne marchait avec ce virus ci. Nous avions eu la peste, l’Ebola, le VIH, la rage, le H5N1, le Marburg … mais rien de comparable à la COVID, si fantastique qu’il en devenait illusoire. Elle changeait, se déplaçait tantôt par l’air, tantôt par le sang, on le retrouva aussi bien dans la salive que dans le liquide séminal. Les vaccins, les médicaments et autres traitements développés devenaient obsolètes après quelques semaines. Et chaque jour des millions de cadavres s’entassaient dans les rues et il n’y avait plus assez de places pour les enterrer et d’ailleurs personne ne voulait plus toucher à qui ou quoi que ce soit. Respirer devenait mortel.

Nous nous mîmes donc en diapause induite et les caissons étaient couplés à un détecteur de virus. Le caisson ne s’ouvrirait que lorsqu’il n’y aurait plus de particules virales dans l’atmosphère. Il ne nous restait qu’à attendre la fin, que la planète ait éliminé d’elle-même cette menace. C’était, je l’avais déjà dit, la seule solution possible. Tout ce que nous pouvions faire c’était prendre des personnes capables de pouvoir « renaître » dans un monde qui sera différent à jamais de ce que nous connaissions, voire hostile. Et il n’y avait pas mieux que nos cerveaux pour faire cela.

Le réveil

Quand nous nous réveillâmes je sus automatiquement que quelque chose n’allait pas. J’étais le premier à ouvrir les yeux. Les autres sortirent quelques minutes après.

Nous nous regardâmes. Un truc a dû mal fonctionner. J’eus du mal à m’extirper de ma capsule de diapause, mes muscles étant engourdis par des années d’inactivités, mais c’était plus que cela. Ma peau était ridée et dans le miroitement de la vitre de la capsule je vis un visage émacié et des yeux vitrifiés et laiteux. Je soulevai avec mal mon bras et une chair asséchée pendouillait de mon avant-bras. Un squelette aux cheveux blancs et rares me regardait.

La première qui eut l’idée de vérifier la date était la Pr Anice. Elle écarquilla ses yeux bridés par la vieillesse.

450, dit-elle.

Quoi ? lança quelqu’un.

« On a fait 450 ans dans le caisson » répéta-t-elle lugubre.

Nous avions pensé à quelques mois voire deux ou trois ans maximum, mais pas 450 ans.

Bien que le caisson ait ralenti le temps, des millisecondes sur plusieurs siècles, couplées à une amyotrophie et la sénescence naturelle, la vieillesse des membres du comité – tout cela réunit, nous étions sortis comme des vieillards de plus de 100 ans.

Nous n’avions plus le temps de sauver qui que ce soit. Ni le reste de l’humanité, ni nous-mêmes.

Si au moins nous étions jeunes, on aurait pu utiliser une multiplication naturelle, biologique. Copuler pour sauver l’humanité, maintenant que le monde est propre. Mais ça aussi nous ne pouvions plus, nos horloges biologiques étaient mortes et au vu de la tête du Pr Anice, aucun de nos organes ne saurait s’attirer. Elle n’avait gardé de son charme que sa voix, calme, douce, qui chevrotement après murmure, nous annonçait toutes les mauvaises nouvelles. Je pensai au Pr Djesso… saurait-il fabriquer une machine à remonter le temps ? Mais en le voyant, la salive au coin de la bouche, il aurait été incapable de concevoir une couche pour bébé.

Urbain AMOUSSOU – Nouvelles confinées

Le chien enragé – Urbain AMOUSSOU

LE CHIEN Enragé (1)

Le chien enragé

En Avril 2024, mes enfants eurent 04 ans. Vous l’aurez compris, ils sont issus de « la période de confinement ». Des triplés. Un garçon deux filles. J’étais un homme comblé.

J’avais également une superbe femme, sérieux elle était sublime. Peut-être est-ce pour cela que j’aie sauté le pas. Le jour où elle m’avait dit oui je n’en étais pas sûr, si bien que j’avais dû lui demander deux fois de suite si elle était certaine de vouloir m’épouser moi.

En résumé, j’avais de la chance, une chance insolente.

Tout serait parfait s’il n’y avait pas mes enfants. Non pas qu’ils soient difformes, loin de là, ils avaient tous pris le plastique de leur mère et étaient beaux comme des angelets.

Le souci était dans leur tête. Ils n’étaient pas stupides non plus, loin, très loin de là. En fait le mélange des gènes de leur mère et les miens avaient donné une descendance qui me faisait peur souvent.

Ils étaient un peu trop intelligents. Leur mère disait qu’ils étaient aussi vicieux que moi, mais en réalité à leur âge je ne l’étais pas autant. À deux ans ils lisaient très bien et a trois je les voyais déjà dévaliser ma bibliothèque « pour adultes ». À quatre, ils rentraient dans notre laboratoire à leur mère et moi et faisaient des expériences sur les pauvres rats de laboratoire.

Quand ils en eurent assez, ils attaquèrent la basse-cour. Il m’arrivait parfois d’avoir une épidémie dans l’élevage qui s’arrêtait quelques jours plus tard, le temps qu’ils formulent des vaccins.

Les choses prirent une tournure dangereuse quand les voisins commencèrent à se plaindre des jeux auxquels nos enfants conviaient les leurs.

Permettez que je ne revienne pas là-dessus.

Un jour, dépassé, j’appelai mon propre père pour m’excuser. Cela faisait au moins 15 ans que je ne l’avais pas contacté. Si j’avais été ne serait-ce que le dixième de mes rejetons, il a dû en baver. Je le comprenais désormais

Le 18 Avril 2024, lors de leur quatrième anniversaire, je décidai de leur raconter l’histoire de mon meilleur ami. Le chien qui m’avait accompagné durant quatre ans et dont j’ai dû me débarrasser durant la période de la crise à la COVID-19.

 

Ils se posèrent dans le canapé devant moi, la fille au milieu, comme des anges. Leur mère, pour une raison ou une autre était inquiète depuis quelques temps. Non pas pour eux, mais pour moi, j’avais changé disait-elle. Si bien qu’elle ne me laissait plus trop seul avec eux.

« Bien mes enfants », commençai-je.

« Vous ne le savez sans doute pas, mais quand j’étais jeune j’avais un berger allemand. Un magnifique animal que j’adorais. C’était mon meilleur ami. Puis arriva le Coronavirus et je ne m’en sortais pas vraiment. J’avais du mal à trouver de quoi manger et donc il arrivait des jours où lui et moi n’avions rien à se mettre sous la dent.

J’avais une poule qui pondait chaque deux ou trois jours et j’en prenais grandement soin.

Un matin, je retrouvai la poule éventrée, les viscères en l’air et devant Yannick mon chien, mon meilleur ami. Il avait commis cet acte ignoble avant de se rendre compte du mal fait, si bien qu’il n’a même pas dévoré la poule.

« J’ai déclaré qu’il avait la rage », continuai-je « et la nuit, je l’assommai, ensuite je le mis dans un énorme sac et le plongeai dans une eau glacée dans la baignoire de ma chambre. Il couina, se débattit, puis doucement il se laissa aller.

Ce jour-là, alors qu’il expirait, j’eus vraiment, vraiment mal, mais il le fallait. J’appelai votre mère le jour-là et lui expliquai la mort du chien, prétextant qu’il avait eu une crise de rage et j’ai été obligé de l’assommer et le tuer. »

Fin de l’histoire, leur dis-je. Allez dormir!

Ma femme me regardait bizarrement. Les enfants aussi.

Le lendemain, en rentrant du boulot, ils étaient tous partis, ma femme et mes enfants. Je me coulai un bain et me glissai dans la baignoire savourant la chaleur de l’eau chaude sur chaque once de peau.

Urbain AMOUSSOU